Sur proposition du Conseil d’Administration de l’Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM), le roi du Maroc a décidé d’adopter la graphie Tifinagh pour la transcription de la langue amazighe.
Le Congrès Mondial Amazigh (CMA) se félicite de cette décision qui tend à restaurer un des principaux fondements de l’identité du peuple amazigh. En effet, Tifinagh, est un des premiers alphabets au monde, inventé par nos ancêtres il y a plus de 3000 ans, un système d’écriture original, propre aux amazighs et qui constitue indéniablement aujourd’hui, un des principaux vecteurs de visibilité et de cohésion du peuple amazigh, de Siwa aux Canaries, et qui témoigne de son lien indéfectible avec ses racines historiques.
Les politiques colonialistes de marginalisation et d’éradication de l’identité amazighe mises en œuvre avec force et violences depuis des siècles, sont parvenues à supprimer l’usage de l’écriture Tifinagh et même à en effacer la trace dans les mémoires de la grande majorité des amazighs. Les populations touarègues ont été les seules à ne jamais avoir cessé d’utiliser cette écriture au quotidien. Depuis une trentaine d’années, le mouvement amazigh conscient de cet important facteur d’identification, a entrepris un travail de réappropriation, de modernisation et de diffusion de la graphie Tifinagh. On ne peut donc que saluer toute initiative, toute décision, ou toute action visant à poursuivre et approfondir ce travail de réhabilitation de ce système d’écriture unique et typiquement amazigh.
Le CMA espère simplement que ce choix fait par les administrateurs de l’IRCAM, ait été décidé de manière réellement souveraine, dans le seul intérêt de la promotion de la langue amazighe, en dehors de toute pression partisane ou de toute influence politique ou confessionnelle, particulièrement de certains cercles d’intérêts connus pour être viscéralement anti-amazighs.
Or, l’observation de l’évolution de la question amazighe au Maroc laisse sceptique plus d’un militant, tant cette décision pose plus de questions qu’elle n’en résout. On se souvient que la perspective d’une décision concernant le choix de la graphie pour la transcription tamazight avait déclenché un large débat au sein de la société civile amazighe dans ce pays. Après concertation, le mouvement amazigh avait dans son écrasante majorité opté pour la graphie universelle, tout en préconisant le développement de Tifinagh, arguant que les travaux tant linguistiques que littéraires ont été faits essentiellement en caractères universels, que c’est la méthode la plus économique, la plus simple à mettre en œuvre et par conséquent celle qui permettra à cette langue de rattraper plus rapidement le retard dans lequel elle a été maintenue. Le 3ème congrès du CMA réuni à Roubaix au mois d’août 2002 était parvenu par consensus aux mêmes recommandations. En même temps, les mouvances panarabiste et islamiste au Maroc ont fait une campagne d’une rare virulence pour tenter d’imposer la graphie araméenne (dite arabe), contre la volonté des amazighs. Finalement, l’IRCAM a porté sa " préférence " sur la graphie Tifinagh exclusivement, ignorant ainsi totalement la volonté populaire, ce qui pour le moins pose question quant aux réelles motivations de l’Institut et autorise à se demander si le choix de l’IRCAM est réellement libre de tout complexe et de toute pression ? Ou bien est-ce que cette institution censée promouvoir la culture amazighe, n’est en réalité qu’un simple instrument de politique intérieure du Maroc ?
Par ailleurs, chacun savait que le mouvement amazigh d’Algérie avait depuis longtemps déjà fait le même choix que celui préconisé par les frères du mouvement amazigh du Maroc. La convergence des options au niveau institutionnel aurait permis sans aucun doute de développer des synergies sur le plan notamment de la recherche et aurait forcément donné un sérieux coup de pouce à la standardisation linguistique.
Le choix différent fait par les administrateurs de l’IRCAM n’est-il pas une manière de contrecarrer la marche vers l’union du mouvement amazigh nord-africain qui tente de se fédérer notamment dans le cadre du Congrès Mondial Amazigh ?
En tout état de cause, la vigilance est de mise tant que les gouvernements du Maroc comme ceux des autres pays de Tamazgha n’auront pas fait preuve d’une volonté sincère de reconnaître l’amazighité de cette région. Dans les faits, qui sont décidément fort têtus, les autorités de ces pays poursuivent sans relâche leur stratégie d’arabo-islamisation de cette terre amazighe, même si elles sont amenées de-ci, de-là, sous la pression populaire à faire quelque concession tactique. Nous rappelons que notre revendication fondamentale demeure la reconnaissance constitutionnelle de l’amazighité, en tant que langue, culture et histoire. C’est le seul moyen de réparer une injustice criminelle qui dure depuis des siècles et de donner les moyens tant juridiques que matériels de restaurer véritablement et définitivement les droits fondamentaux auxquels aspire le peuple amazigh.
Paris, le 20 février 2003
Le Bureau Mondial