M. Le Président, Mmes, MM. les délégués, chers amis
Tout d‘abord je tiens à
vous préciser qu‘au cours de cette intervention consacrée à
la situation du peuple berbère, je n‘utiliserai pas le terme berbère
qui nous est étranger et qui fait de nous des étrangers sur notre
propre terre, mais le terme " amazigh " qui signifie berbère
en langue berbère.
En tant qu‘ONG de défense des droits et des intérêts du
peuple amazigh autochtone d‘Afrique du Nord, nous tenons tout d‘abord à
réaffirmer notre pleine solidarité avec les revendications légitimes
du caucus autochtone concernant notamment la suppression des fameux articles
26 et 27 du projet de déclaration finale.
Si nous avons tenu à être présents ici à cette conférence de Durban, c‘est pour contribuer à notre modeste niveau, au recul du racisme et de toutes les formes de discriminations. Et nous pensons qu‘un des principaux moyens de le faire est de traquer, de dénoncer et de faire appliquer toute la rigueur de la justice nationale et internationale à l’encontre des auteurs des actes racistes et/ou discriminatoires.
Concernant le peuple amazigh composé de 30 à 40 millions de personnes réparties sur tous les pays d‘Afrique du Nord, il est depuis toujours soumis à la même politique qui le nie dans son existence même et qui utilise tous les moyens, y compris la violence meurtrière pour tenter d‘en effacer toute trace.
Cette politique génocidaire a déjà abouti à la disparition de l‘usage de la langue amazighe aux îles Canaries depuis l‘invasion espagnole au 15e siècle. Cependant, ce qui a été préservé de la culture amazighe autochtone de ces îles est folklorisé à des fins touristiques, une activité hautement lucrative pour les multinationales et le gouvernement espagnol car moins de 40% des revenus annuels générés par les Canaries restent aux Canaries. De même, au Mali et au Niger, les populations touarègues sont soumises à des conditions de vie désastreuses parce qu‘elles n‘ont aucun contrôle sur les fabuleuses ressources minières de leur sous-sol. Pour avoir réclamé de bénéficier d‘un peu de ces richesses, les touaregs ont subi une répression sauvage qui a fait des milliers de victimes depuis le début des années 90, répression commise par les armées de ces deux Etats, en toute impunité.
Dans les autres pays d‘Afrique du Nord, les populations amazighophones sont confrontées à l‘idéologie arabo-islamiste mise en oeuvre par la force par les gouvernements marocain, algérien, tunisien et libyen. Dans ces pays, c‘est la règle de l‘unicité absolue qui est implacablement imposée : langue unique (l‘arabe), religion unique (l‘islam). Par conséquent, tout ce qui est amazigh est combattu sans relâche par l‘assimilation, les interdits, l‘emprisonnement et même le crime institutionnel. En même temps de gros budgets sont alloués à l‘arabisation du système éducatif, de l‘administration, des médias et à l‘ensemble des activités assurant la promotion de l‘arabo-islamisme. Dans ces pays, le zèle est poussé jusqu‘à la caricature avec l‘exemple de l‘interdiction faite aux parents de donner des prénoms amazighs à leurs enfants, mais aussi la falsification de l‘histoire et de la toponymie ancestrale amazighe et la marginalisation économique des régions amazighophones.
D‘une main de fer, les régimes tunisien et libyen interdisent toute forme d‘expression de l‘identité amazighe (berbère). La langue amazighe est restreinte au cercle familial et aucune expression publique dans cette langue n’est tolérée. Les militants, artistes ou poètes amazighs, ont le choix entre le silence résigné, le harcèlement policier, la prison, l’exil ou la mort.
Au Maroc où 60% de la population de ce pays est amazighophone, c‘est la minorité panarabiste détenant les pouvoirs politique et économique qui impose sa dictature à la majorité amazighe. Jusqu‘à ce jour, l‘identité amazighe est niée, ses droits même les plus élémentaires sont bafoués. Depuis le début de l‘année 2001, toutes les activités culturelles amazighes programmées par les associations ont été systématiquement interdites. La récente réforme de l‘éducation présente un caractère explicitement raciste dans la mesure où elle ne tolère l’introduction de la langue amazighe dans les premières années de l‘enseignement élémentaire que comme moyen d’amorcer l‘apprentissage de la langue arabe, considérée comme la seule langue de civilisation. La langue amazighe est ainsi infériorisée et l‘identité des enfants amazighs s‘en trouve gravement dévalorisée.
En Algérie, la même politique est poursuivie avec acharnement. Le pouvoir algérien a montré récemment qu‘il pouvait aller jusqu‘au crime à grande échelle pour maintenir les injustices qu‘il fait subir depuis 40 ans à la population amazighe. Ainsi, pendant le printemps noir 2001 en Kabylie (la plus importante région amazighophone d‘Algérie), le pouvoir algérien a donné l‘ordre d‘utiliser des armes de guerre contre les populations civiles, tuant une centaine de jeunes et blessant plus de 3000 autres dont beaucoup garderont des séquelles physiques et psychologiques à vie, uniquement parce qu‘ils ont osé réclamer pacifiquement le respect de leurs droits, de leur dignité et de leur identité. La semaine écoulée, la presse a rapporté le cas de ce jeune homme gravement blessé par les gendarmes et qui a eu la chance d‘obtenir, grâce à une ONG, une prise en charge médicale en France. A son arrivée à l‘aéroport d‘Alger, il a été refoulé par la PAF sous prétexte qu‘il n ‘avait pas accompli son service militaire. Il s‘agit là, Mmes et Ms, d’un des multiples exemples de très graves violations du droit à la vie.
En définitive, ces Etats pratiquent quotidiennement rien de moins que la politique d‘apartheid à l‘encontre de la mémoire, de l‘histoire et des droits politiques, économiques, sociaux, culturels et linguistiques des Amazighs.
Ces pays condamnent les atteintes aux droits de l‘homme ailleurs que chez eux mais les violent massivement sans aucune gêne. Ils louent ici à Durban les vertus de la tolérance et de l‘amitié entre les peuples tout en méprisant ces mêmes valeurs dans leurs pays respectifs. Cette hypocrisie au plus haut sommet de l ‘Etat est tout simplement inacceptable.
De Durban, en Afrique du Sud, pays hautement symbolique tant ce pays et ses hommes ont donné à la cause anti-raciste, le Congrès mondial amazigh (CMA) lance un appel fraternel aux délégations qui croient aux valeurs universelles de démocratie et de droits de la personne humaine, aux ONG et à l‘ensemble de la communauté internationale pour dénoncer la ségrégation et les discriminations dont sont coupables les Etats nord-africains à l‘encontre du peuple amazigh. Le pouvoir algérien doit être particulièrement condamné pour ses crimes commis en Kabylie. L‘impunité alimente les injustices et le huis-clos profite aux agresseurs. Faire reculer le racisme, les discriminations et l‘intolérance, c‘est être sans complaisance avec les auteurs de tels actes anti-humains.
Le peuple amazigh connu pour son hospitalité légendaire et sa tolérance aspire légitimement à vivre en paix, libre et dans le respect mutuel avec les autres composantes humaines de cette région.
Je vous remercie de votre attention.
Durban, le 6/09/2001
Belkcacem Lounès
Secrétaire
Général du CMA
Pour en savoir plus sur
la conférence de Durban :
http://www.un.org/french/WCAR/
http://www.unhchr.ch/french/html/racism/