Rays Ben Yahia

Abdellah Aït Tkassit
aitk@iam.net.ma

Autrefois, les rwais (ce mot est le pluriel de "raïs" qui désignerait : poète, musicien, danseur et chanteur) en duo ou en groupe sillonnaient le pays et apportaient dans les villages joie et poésie. En contrepartie, les villageois ne les  laissaient jamais manquer de rien.

Reproduction d'un détail de la pochette du 45 tours édité par KTP sous le n° 1386

Je vous demande de me suivre sur le chemin rocailleux de Ouarzazate où se situent les souvenirs que je voudrais vous confier. C'était vers la fin des années 60, à moins que ce fût le début des années 70. J'étais avec mon ami Hassan à la terrasse d'un café nouvellement inauguré, à la base sud-est de la colline où  se  trouvait le siège de la Préfecture. Nous attendions notre commande  quand la musique du ribab dont on devinait le musicien avant même de l'avoir vu, se fit clairement entendre. C'était Haj Mohamed Ben Yahia.

Le Raïs Hadj Mohamed Ben Yahia est originaire de Taznakht, un grand village réputé pour ses tapis fins à dominance rouge et orange. On le connaît d'ailleurs sous le nom de Ben Yahia ou Tznakht, ce qui signifie en berbère, originaire de Taznakht. Il s'est fixé à Ouarzazate où il a vécu jusqu'a sa mort.

Parmi ses chansons célèbres celle où il parle des animaux ; elle représente déjà bien sûr pour les berbérophones un intérêt lexical certain puisque l'artiste y passe en revue les diverses espèces d'animaux qu'il connaissait. Mais au-delà, certains thèmes y sont abordés: une certaine forme de racisme entre autres ; Ben Yahia ne dirait pas avec Hugo : "On voit des biches qui remplacent/ Leurs beaux cerfs par des sangliers..." (1) Il pensait plutôt que les relations entre les êtres étaient pré-réglées : si une mouche mâle voulait se marier, elle se mettrait en quête d'une mouche femelle ; un pigeon chercherait une pigeonne...

Il donnait parfois des spectacles dans les villages où il était reçu comme on recevait un invité de marque. L'un des moments forts de cette manifestation était la joute ou s'engageait le père et le fils.

Ce jour-la, le chanteur passait seul, entre les tables en chantant. Les clients lui tendaient des pièces et lui, tout en gardant le rythme, appelait sur eux la bénédiction de Dieu. Bien sûr, personne n'avait osé faire l'expérience de ne pas donner pour entendre ce que Haj Ben Yahia se serait mis à chanter. Il arriva à notre table ! Il pencha la tête à droite, joua de l'archet un petit moment en fermant les yeux. Il les rouvrit dans notre direction et chanta :

"Tous nous ont donné quelque chose
Vas-y toi aussi fais la même chose!
"

Mon ami Hassan s'adressa à moi: "Fais vite donne lui une pièce!" Je lui donnai la pièce ! L'artiste n'était pas riche, surtout vers la fin de sa vie. Beaucoup d'artistes souffrent actuellement car les mentalités ont changé et le nouveau système social n'est pas au point.

(1) Odes et ballades, la legende de la nonne