Que veulent les Amazighs ?Nous assistons à une effervescence des revendications identitaires partout dans le monde, en France, au Maroc, en Italie, en Espagne, en Algérie, au Philippine, en Grande Bretagne, en Australie. L’actualité en France, par exemple, avec l’accord signé entre le gouvernement et les élus de Corse, ne tardera pas à avoir des répercussions sur les autres régions de France mais aussi dans tous les pays qui ont adopté le modèle centralisateur et jacobin français. La pierre angulaire de toutes ces revendications est la revalorisation de l’identité, de la langue et de la culture. Mais le point commun s’arrête là. Les problèmes corse, basque, breton ou même kurde ne sont pas les mêmes que la situation berbère. Les Berbères marocains, contrairement aux Corses, ne sont pas limités géographiquement à un territoire bien précis et distinctif des autres régions d’un même pays et n’ont aucune revendication territoriale. Les Berbères, contrairement aux kurdes, ne sont pas une minorité ethnique opprimée par une majorité. Au Maroc, il n’y a pas d’Arabes d’un côté et des Berbères de l’autre. La seule distinction plausible est d’ordre linguistique : il y a des arabophones et des berbérophones. Plus de 70 % de la population marocaine est berbérophone [1] et la très grande majorité de ceux qu’on qualifie aujourd’hui à tort d’arabes sont des Berbères arabisés. Une simple observation objective de la réalité historique, culturelle et linguistique du peuple marocain suffit à prouver cette réalité. Voyez, par exemple, ce qui a trait à la langue même parlée par les Marocains arabisés. Le dialecte marocain recèle dans ces formes sous-jacentes des structures phonologique, morphologique, syntaxique et même lexicale berbères. Ceci explique en grande partie la difficulté des Arabes d’Arabie Saoudite et des environs à comprendre le dialecte marocain. Comment pourront-ils comprendre des mots et des phrases comme : Essarut, Eddiba, Ennggafa, Tammara, Ettwiza, Ellus, Ennwala, Elmezwar, Beghrir, Seksu, Degheya, Lebra, Zzerwata, Lalla, Xerbq, Krkeb, etc. qui sont d’origine berbères ou Tanjjart, Tafellaht, Tahêdadt, Tagzzart, Tteklit, Ttesrsb, Tteffrjt et une centaine d’autres noms et verbes d’origine arabe mais imprégnés d’une structure phonologique et morphologique berbères ? Le même aspect est attesté dans des formes lexicalement arabes comme : Lhem xder, Wahd nnehar, Kayn lberd, Mazal maja, Wahd juj kilo, etc. qui sont des traductions mot à mot des formes berbères. Pour les réticents qui s’en doutent encore, une autre preuve existe : se procurer une carte du Maroc et se faire une idée sur la toponymie des régions marocaines. Les montagnes, les arbres, les pierres, les dunes et les rivières continuent de parler berbère. Le peuple marocain est un peuple culturellement et historiquement homogène mais linguistiquement hétérogène. La situation des Berbères au Maroc est unique. Voilà le cas d’un pays ou la majorité de la population est d’origine berbère, mais dont la présence est officiellement inexistante. Aujourd’hui que le monde devient de plus en plus petit que chaque coin de la terre nous semble tout près à le toucher ; aujourd’hui, combien de personnes savent que les Berbères existent ou que le berbère est une langue parlée par des millions de Marocains ? Selon un sondage réalisé par l’association AZAmazigh, seul 3% des Français citent le Berbère comme langue parlée au Maroc [2]. Cela se passe en France, dans un pays voisin à deux heures de vol de Rabat ! Comment peut-on, en effet, concevoir un sort pareil à la langue, la culture et la civilisation qui font l’essence et l’âme d’un pays ? Cette absurdité est tellement flagrante que des voix, de plus en plus nombreuses, s’élèvent pour réclamer justice. Les partis politiques, de gauche comme de droite - en supposant que cette dichotomie ait un sens dans l’échiquier politique marocain - et même les islamistes introduisent désormais la question amazighe dans leurs programmes d’action ! Le gouvernement de M. Youssoufi aussi. Chacun se prononce, veut choisir son camp. Tous se retrouvent finalement dans le même, ils semblent tous être d’accord qu’il y a injustice et qu’il faut y remédier. Mais tout le monde y va de ses propres remèdes. Pour certains, n’osant pas parler de langue, appellent au maintien de nos dialectes régionaux. D’autres, moins érudits, réclament la sauvegarde de notre folklore. Le plus jacobin et panarabiste avouera que son père est rifain ou que sa grand-mère est de Tafraout [3] ; des panarabistes de plus en plus secoués et de plus en plus archaïques appelant au statu quo et s’opposant à toute forme de développement de la dimension berbère. A l’image de Jean-Pierre Chevènement ou de Georges Sarre en France, qui s’abritent derrière une vision archaïque et strictement uniforme de la nation, pour qui unité est synonyme d’unicité, nos jacobins, plus arabes que les Arabes, sont de plus en plus marginalisés et secoués par un mouvement de la société civile, enraciné et démocratique. En attendant une prise en charge du gouvernement du dossier amazigh, des structures et des personnes physiques émanant de la société civile ont déjà entamé et pour certains accompli un travail colossal. Un travail de sensibilisation qui porte aujourd’hui ses fruits mais aussi un travail de production et de développement. Aujourd’hui, grâce à ce mouvement associatif, avec le peu de moyens dont il dispose, chacun peut se procurer des journaux et des revues écrits en berbère, assister à des conférences et suivre des cours de langue berbère. Aujourd’hui, nous avons même le privilège d’entendre la langue berbère à la télé, grâce notamment à une forte production de films vidéo berbères, chleuhs en grande partie ; des films qui font ravage à Agadir comme à Paris, parmi la diaspora, malgré un amateurisme flagrant. Ce déferlement sur ces productions s'explique : le peuple a soif. Soif de sa langue, de sa culture et de son identité, le peuple marocain a soif de lui-même. Que fait le gouvernement pour mettre fin aux injustices dont est victime une grande partie des Marocains ? Rien ou presque. Concernant l’accès des Berbères aux médias, un droit on ne peut plus fondamental, l’ex-ministre de la communication, Mohammed Larbi Messari, a déjà pris position : "Les Marocains disposeront d’une chaîne berbère" [4]. Presque deux ans se sont déjà écoulés et pas le moindre indice d’un moindre début d’une minuscule réflexion sur ce sujet. M. Mohammed Larbi Messari vient d’être remercié, le nouveau ministre fera-t-il mieux ? Le Premier Ministre aussi avait fait des promesses. Il avait promis, lors de son discours de la politique générale de son gouvernement, la réhabilitation des droits linguistiques et culturels des Amazighs. Sauf à considérer les différentes interdictions dont sont victimes les Berbères, interdiction de manifester, interdiction de porter des prénoms berbères, interdiction d’utiliser l’alphabet berbère... comme une réhabilitation, la promesse gouvernementale attend toujours d’être appliquée. Le ministère de l’enseignement vient de réagir au discours du feu Hassan II appelant à l’enseignement du berbère… six ans après ! Voyez ce qui a trait, par exemple, aux raisons de l’enseignement du berbère : "Ouverture sur l’amazighité, peut-on lire dans la Charte Nationale de l’Education et de la Formation, enseignement facultatif, laissé au bon vouloir des autorités pédagogiques régionales, afin de faciliter l’apprentissage de la langue officielle" Se servir facultativement du berbère pour apprendre obligatoirement l’arabe. Autrement dit, accélérer l’arabisation des Berbères en se servant de leur propre langue ! Le rédacteur de ce rapport, M. Meziane Belfqih, le président de la Commission Nationale pour la Réforme de l’Enseignement et Conseiller du Roi, épaulé par une trentaine de représentants politiques, de syndicalistes et d’universitaires - mais d’aucun représentant du mouvement amazigh - a ordonné, après des mois de réflexion, l’humiliation publique de la première langue du Maroc, un pur racisme linguistique. Les associations amazighes, consternées par cette approche d’un autre âge et déconcertées par cette classification discriminatoire à l’égard des Amazighs, ont essayé de protester et réclamer entre autres l’annulation de cette charte, l’égalité entre les langues et une réelle prise en charge du berbère. Appelant à un sit-in devant l’Assemblée Nationale à Rabat le 14 mars dernier, il a été interdit… pour des raisons de sécurité. Que veulent les Amazighs ? Il semble que cette question fondamentale soit une fois encore en marge de l’ordre du jour des problèmes actuels. Conscient de l’urgence et de la nécessité de combattre des fléaux comme la pauvreté, le chômage et l’illettrisme, l’émancipation de toutes les dimensions identitaires, culturelles et linguistiques des Marocains n’en demeure pas moins primordiale et urgente. A quoi sert l’émancipation des Marocains si leur identité est reniée ? A quoi bon combattre l’analphabétisme en reniant les langues maternelles et en favorisant une arabisation aveugle qui ne tardera pas d’effacer la langue berbère, un des noyaux de la personnalité marocaine ? Comment les Marocains pourront-ils se projeter dans le futur en ignorant totalement une grande partie de leur Histoire, car elle a été masquée ou falsifiée ? Comment rallumer la fibre patriotique indispensable pour l’édification de la nation dans ce berbère dont l’existence est à peine tolérée ? Toutes ces questions et tant d’autres sont d’une importance primordiale et nécessitent un débat national qui devra impliquer aussi bien les associations amazighes que les partis politiques, les institutions gouvernementales concernées et toutes les forces démocratiques. L’objectif à moyen et à long terme est la prise en charge institutionnelle et constitutionnelle de toutes les dimensions amazighes d’une manière rationnelle et effective. [1] Le chiffre de 70 % avancé dans cet article n'est pas
officiel. En attendant la divulgation du chiffre exact dont dispose le
gouvernement après le recensement de 1997, ce pourcentage semble être
le plus adopté aussi bien par les associations amazighes que par certains
médias arabes, comme la chaîne Al Jazira.
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