Un parti politique berbère au Maroc,
le piège excitant ?

Rachid Ridouane ZIRI

Créer un parti politique berbère au Maroc, l’idée semble très attractive voire excitante. Cela donnera une force supplémentaire au mouvement amazigh. N’est-il pas évident qu’un parti politique pèse plus lourd qu’un mouvement culturel ? Les Amazighs n’ont-ils pas le droit de franchir ce pas resté tabou depuis des décennies ? Les Amazighs sont marginalisés politiquement. Pour y remédier, il faudra désormais s’activer politiquement, dit-on par-ci et par-là. L’amazighité comme fondement, un socle censé réunir les différents acteurs du Mouvement culturel amazigh (MCA) dans un même cadre… politique cette fois-ci. S’ajoute à cela l’opportunité que toute action politique offre pour traiter d’autres sujets importants et ne plus se contenter de revendications identitaire et linguistique. S’attaquer aux problèmes socio-économiques, voilà un domaine prometteur et un problème réel qui concerne pratiquement toutes les zones rurales, habitées en majorité par des Berbères.

Tout cela semble bien joli et tout militant amazigh ne peut que s’en réjouir. Le rêve… Comment ne pas comprendre toute l’agitation qui secoue en ce moment le Mouvement culturel amazigh et les attentes énormes d’un lendemain meilleur ? Mais restons éveillés un instant et pesons les pours et les contres. La question devient d’autant plus urgente que les Amazighs sont sur le point de se rencontrer une deuxième fois à Bouzniqa. Ce meeting, par la force des choses, est devenu crucial. Entre Bouzniqa 1 et Bouzniqa 2, beaucoup de choses ont évolué. La question amazighe est devenue un enjeu d’une importance primordiale. Les événements en Kabylie ont accentué le sentiment de marginalisation dont souffrent les Amazighs. Si on ajoute à cela l’approche des échéances électorales de 2002, on devine plus facilement l’impact de toute velléité politique amazighe.

Le parti politique est-il le cadre idéal pour défendre l’amazighité au Maroc aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, il faut au préalable répondre à deux ensembles d’interrogations, le premier concerne le Maroc et le deuxième les structures amazighes actuelles ?

Le Maroc est-il aujourd’hui un espace démocratique où les partis politiques peuvent s’activer pour une réelle représentation des citoyens sans qu’il y ait la main du Makhzen derrière ? La réponse est à l’évidence non. Tout observateur objectif de la scène politique marocaine ne peut que constater que le "Maroc n’est pas prêt à risquer des élections libres et saines [1]" L’expérience algérienne et le "danger islamiste", entre autres, sont omniprésents.

Qu’attendrons-nous de ce parti ? Gagner des voix et représenter le peuple ? Ou se contenter d’un ou deux portefeuilles ministériels, à l’image du RCD en Algérie et des partis qui forment aujourd’hui le gouvernement au Maroc, octroyés par le haut plus ou moins après chaque échéance électorale ?

Allons plus loin dans notre imagination et supposons que les élections sont libres au Maroc. Ce parti a-t-il des chances de gagner des élections, législatives ou communales, ou se contentera-t-il de jouer les figurants ? Après tout, la raison d’être d’un parti politique est de "jouer" pour gagner des élections et pouvoir représenter les citoyens et leurs aspirations. Avec le prochain mode de scrutin, très probablement un scrutin majoritaire à deux tours à la française, les petits et nouveaux partis auront peu de chance d’exister réellement dans le champ politique national. Ce mode de scrutin favorise des alliances après chaque premier tour. A l’image de la France, les alliances sont essentiellement dictées par une proximité idéologique. Entre la gauche (PS, Verts, PC, RG, MDC) et la droite (RPR, UDF, DL), les autres partis, souvent les deux extrêmes gauche et droite et les quelques partis nationalistes basques ou bretons, à moins de jouer les troubles fêtes entre les deux tours, sont quasi inexistants. Imaginons le même schéma au Maroc [2], ce parti formera-t-il des alliances avec l’USFP, l’Istiqlal, le PPS, le RNI, le MNP, le PND, le UC, etc.[3] ? Aucun parti marocain actuel ne présente une proximité idéologique avec un éventuel parti politique amazigh. Sauf à accepter, comme c’est la tradition au Maroc, des alliances contre nature…

Tamazight, c’est une évidence, ne peut à elle seule former un projet politique réel. Quel serait donc le projet politique à défendre, en plus de l’amazighité ? Cette question est étroitement liée à la question suivante : un parti politique serait-il capable de regrouper toutes les tendances du mouvement amazigh actuel ? J’en doute très fortement. N’oublions pas la triste expérience du Conseil de Coordination, cette super structure qui avait l’ambition légitime de regrouper toutes les tendances du MCA dans un même cadre. Deux ans pour pondre un règlement interne. Trop tard, la structure s’est éteinte avant même de commencer. Les Amazighs ont-ils assez d’expérience pour pouvoir gérer correctement un parti politique ? Dispose-t-on de figures emblématiques, capables, comme c’est le cas dans les grandes structures, de hisser le parti à un niveau national voire international ? A-t-on les moyens humains et financiers indispensables pour édifier une structure solide et mener à bien toutes les échéances électorales avec toute la logistique indispensable ? Comment peut-on rallier les gros financiers berbères tout en gardant les jeunes, souvent des chômeurs, qui forment le noyau du MCA actuel ?

La force du MCA est le projet qu’il défend. C’est la seule structure au Maroc actuel qui véhicule un message progressiste, africaniste, s’ouvrant sur l’occident et défendant la démocratie et les droits de l’homme et de la femme. Sa force est aussi et surtout son émanation de la société civile avec toute sa diversité formant un moyen de pression crédible car il échappe au jeu du Makhzen. L’enfermer dans un cadre politique c’est l’offrir au Makhzen et lui faire perdre toute crédibilité. Le Makhzen, doit-on le rappeler, ne demande que loyauté et alignement sur le pouvoir.

En plus de l’obstacle que constitue le dahir sur les associations interdisant la constitution des partis sur la base de l’ethnie ou de la langue, il nous semble que les conditions favorables à la création d’un parti politique pro-amazigh ne sont pas encore réunies. Le mouvement amazigh tel qu’il est aujourd’hui n’y est pas encore prêt et le Maroc pas encore un terrain propice au jeu politique. L’erreur fatale serait d’aller à Bouzniqa avec un seul et unique point comme ordre du jour ; mettre des œillères et ne penser qu’à une chose : créer absolument une structure politique.

En l’espace de dix ans, entre la charte d’Agadir et Bouzniqa 2, beaucoup de travail a été fait. Évitons toute précipitation hasardeuse et n’oublions pas que le mouvement est jeune. Bouzniqa doit au contraire être l’occasion de consolider les acquis et de travailler sereinement pour demain, en attendant un contexte et des données plus favorables.


[1] Abdellatif Aguernouch "Modes de scrutin et représentation au Maroc" dans http://www.menara.ma/quotidien/
[2] Je fais encore une fois appel à l'imagination des lecteurs en leur demandant de supposer que la dichotomie gauche-droite ait un sens dans l'échiquier politique marocain - ce qui, nous en conviendrons, n'est pas du tout le cas.
[3] Je ne m'aventurerais pas à citer tous les partis politiques marocains. Ils sont tellement nombreux qu'on arriverait difficilement à en donner le chiffre exact.