UN LIVRE PAR MOIS, EN LANGUE AMAZIGHE
Le défi d'un éditeur

Journal Liberté, le 28 février 2001

Si un millier de lecteurs il y a. "Il était temps de happer les dernières voix avant que la mort ne les happe. Tant qu'encore s'entendait le verbe qui, depuis plus loin que Siphax et que Sophonisbe, résonnait sur la terre de mes pères, il fallait se hâter de le fixer quelque part où il put survivre, même de cette vie demi- morte d'un texte couché sur des feuillets morts d'un livre." Le message de Mammeri est un véritable cri d'alarme.

M. Rezki Issiakhem, dans sa préface de l'oeuvre de Saïd Iamrache, publiée après son décès, écrit : "C'est par la lecture de romans comme celui-ci que se développera le goût de lire notre longue et que l'on rejettera l'aberration d'un fatalisme qui voudrait l'enfermer dans une oralité réductrice et décadente?". Et de refuser à croire "Que les nombreux militants de la cause Amazighe et les milliers de manifestants qui défilent lors du printemps amazigh ne seraient pas analphabètes." Raison évoquée par des maisons d'éditions qui ont refusé de publier cette oeuvre posthume. Aussi, acheter et lire des ouvrages de langue amazighe, c'est un autre militantisme, c'est prouver qu'il existe un lectorat de la langue amazighe, c'est prouver que "Ass-a, azekka, tamazight tella, tella" n'est pas un slogan creux, vide de sens. Je lance mon défi à tous les militants et militantes qui ont scandé ce slogan? Ainsi beaucoup d'autres manuscrits verront le jour. Avant, souhaitons-le, que leurs auteurs ne décèdent. Win yebghan tamazight ad yissin tira-s.

Le printemps amazigh d'avril 80 a été provoqué à cause d'une conférence sur la poésie amazighe ancienne, n'est-pas ? Un pouvoir bête et méchant, d'accord? c'est la faute au FLN, aux arabo-baâthistes, d'accord? des milliers d'étudiants sont sortis pour manifester leur ras-le-bol contre cette injustice, cet outrage fait à l'encontre d'un écrivain, Mouloud Mammeri, en l'occurrence, et, d'une manière générale, à l'encontre de la culture d'expression amazighe, c'est bon? c'est juste? c'est héroïque?c'est historique? Mais, aujourd'hui, est-ce que ces mêmes milliers d'étudiants ou leurs enfants soutiendront un ouvrage de poésie en langue amazighe ? La question reste posée? en attendant, dans les librairies, il n'y a pas foule. Les émules de Mouloud Mammeri, quelques rares jeunes poètes qui parviennent à publier un petit recueil de poésie, font du porte-à-porte pour proposer leurs ouvrages.

Nous avons des romanciers et des romancières en langue amazighe dont les oeuvres valent les classiques de la langue française : le "Prix Mouloud Mammeri" décerné chaque année par l'Association Agraw Adelssan Amazigh, en compte plusieurs dans son registre.

Leurs oeuvres méritent d'être publiées. Mais, trouveraient-elles lecteurs et lectrices ? Nous avons également des auteurs divers : essais, traduction, recherches, lexiques?

Jusqu'à présent, les quelques ouvrages qui paraissent, le sont à compte d'auteur.

Avant, les gens disaient : "Il n'y a pas d'écrivains en langue amazighe !". À présent, ce sont les écrivains qui disent : "Il n'y pas de lecteurs de la langue amazighe !".

C'est pour cela, que j'ai lancé un défi : si je peux trouver au moins mille lecteurs, toutes les oeuvres littéraires en langue amazighe seront éditées et par moi et par d'autres éditeurs.

Pourquoi mille ? Pour la simple et bonne raison que pour un tirage minimum de 2000 exemplaires, il faudrait en vendre au moins la moitié pour récupérer les frais d'impression. Sans bénéfice aucun. Plus le tirage est grand, plus le prix de vente public baisserait. 2000 exemplaires c'est le minimum. En dessous, le coût de l'impression reviendrait trop cher et, par voie de conséquence, son prix de vente public.

Je rêve, en tant qu'éditeur, au jour où quelques dizaines ? au moins? de lecteurs se bousculeront pour rencontrer un auteur de langue amazighe pour une dédicace. Mon rêve se réalisera-t-il un jour ? Sans publications, il n'y a pas de langue au sens moderne du terme. Sans lecteurs, point de publications.

"Je ne sais pas lire" : telle est la réponse que l'on entend souvent lorsque vous parlez de publications amazighes. Cette réponse, toute légitime qu'elle soit, ne doit pas non plus justifier un certain faux-fuyant irresponsable. "Il ne peut y avoir de poètes sans lecteurs, il ne peut y avoir de lecteurs sans écoles, il ne peut y avoir d'écoles sans Constitution". C'est une évidence que nous avons rappelée dans le n° 4 de notre publication, (ABC Amazigh) et en direct sur les ondes d'une chaîne de la radio nationale, à la veille du vote sur la Constitution.

Avant d'intégrer - espérons dans pas trop longtemps - le champ des préoccupations étatiques, ce qui serait tout à fait légitime, l'écriture, l'édition, l'apprentissage, la diffusion de notre langue reste du domaine exclusivement militant.

Son avenir surtout. Il faut songer à nos enfants et non à nous- mêmes : Dans une maison qui lit, les enfants liront - ddu d umeksa att ekksed, ddu d useklaw att eghred.

Il faut que chacun et chacune fasse l'effort nécessaire. Nul besoin de décret pour aller dans une librairie. Il y a une vingtaine d'années, on se faisait arrêter pour détention d'une publication amazighe. A présent, grâce à une longue lutte qui a coûté beaucoup de sacrifices, nous pouvons écrire, éditer et lire librement.

Produire et acheter un ouvrage en langue amazighe, c'est un autre militantisme. Qui relèvera mon défi ?

M.O Medjeber

Directeur des Éditions Tizrigin Yuba Wissin
Cité Soummam Bt 15 C n° 9
Bab Ezzouar 16 112 Alger
Tél : 021.24.25.19
Fax : 021.77.47.44