Il n’est pire aveugle que celui qui refuse de voir

Je me dois réagir à l’article paru dans le journal Maroc-Hebdo n°608 du 4 au 10 juin 2004, non pas pour prolonger le débat généré par le scandale du film Les Yeux secs mais pour éclairer certains aspects de cette polémique stérile. On pourrait d’emblée dire qu’il n’y plus matière à débat puisque les irrégularités reprochées à ce film ont été prouvées et confirmées par les journalistes qui ont pris la peine d’enquêter et corroborées par les déclarations de la cinéaste elle-même. Alors ne pouvant nier et n’ayant pas le courage de s’excuser, on cherche à faire diversion. Ainsi, Narjiss, relayé ensuite par ses interprètes ou "avocats", multiplient les stratagèmes pour détourner l’opinion publique du vrai problème. La meilleure façon de se défendre étant d’attaquer, on passe à l’offensive. Les procès d’intention sont vite échafaudés à l’encontre de ceux qui dénoncent les exactions et ce, dans une tentative désespérée de les discréditer. On les taxe d’ennemis de la création, d’esprits bornés, de poches de résistance, de ridicules… L’insulte n’est-elle pas l’arme du faible ?

Dans l’article précité, on ne remet pas en question la véracité de nos accusations. En revanche on se permet, sans vergogne, de tourner les situations dramatiques, que nous avons dépeintes, en dérision donnant naissance à un humour noir aussi déplacé qu’insensé. La désinvolture affichée à l’encontre d’un problème grave et fondamental (celui de la morale et de la déontologie) et les commentaires sarcastiques dénotent – pour le moins que l’on puisse dire – le manque de sérieux et l’absence d’un sens de responsabilité. Réflexion faite, les rapprochements faits entre cette situation et celle de la prison Abou Ghrib en Irak est sans conteste manifeste : dans les deux cas, les abus sont générés par le mépris, le manquement à la morale et la violation des droits de l’homme.

Force est de constater que le débat est émaillé de gros malentendus, ce qui bloque la communication et engendre des frustrations. C’est pourquoi il est nécessaire de nous entendre sur les critères et les références pour que nos appréciations aient un sens. Il est clair que nous n’avons pas la même échelle de valeurs. Nos références sont les valeurs morales et les droits de l’homme. Par contre les autres brandissent les prétendus trophées de Narjiss en guise de réponse aux injustices décriées. Il adhèrent sans hésitation aucune, au clan de ceux pour qui la fin justifie les moyens.

Un autre malentendu mérite d’être élucidé. Certaines de nos idées ont été mal assimilées ou délibérément déformées. Je rappelle donc que l’adage populaire"c’est sur la tête des orphelins que le coiffeur apprend son métier" est plus que pertinent et illustre bien la situation de cette cinéaste débutante. Dois-je expliquer aussi que l’énumération de certains sujets ou problèmes de la région, n’est qu’une manière d’interpeller le lecteur sur la pertinence et la priorité du choix effectué ? Encore faut- il préciser que ce n’est pas le sujet qui dérange : il n’a rien d’original. Ce n’est même pas un tabou. Ce qui est scandaleux, c’est la manière dont il a été abordé ainsi que les mensonges et! les malversations qui ont caractérisé ce travail. Le trait est tellement forcé qu’on a, offensé, blessé et finalement tout faussé.

Bref, certaines interprétations erronées sont peut être voulues et le but est assurément d’induire le lecteur en erreur. Si elles sont involontaires, on peut conclure que nous avons affaire à ceux qui regardent le doigt quand on leur montre la lune. Mauvaise foi ou incompétence dans les deux cas, il est illusoire de s’attendre à ce qu’une quelconque lumière jaillisse de ce faux débat.

Par ailleurs, on a essayé de noyer le poisson en qualifiant notre dénonciation d’atteinte à la créativité. Qu’on sache tout de suite que, sans être spécialiste du cinéma, je ne suis pas néophyte : j’ai été l’un des fondateurs du ciné club dans notre ville, il y a plus de 20 ans et j’en ai animé d’autres par la suite. C’est pour dire l’amour et le respect que m’inspire le 7e art et le souci que j’avais de partager cette passion avec les autres. Je dirais donc que n’est pas artiste qui veut. L’art est avant tout beauté. Son sens, il le puise dans les valeurs qu’il incarne et la noblesse des causes qu’il épouse. La beauté ne rime qu’avec intégrité, sincérité, égalité, fraternité… Vidé de son essence, l’art devient indécence. Autrement dit, quand on se limite à la forme, sans prendre la peine de traduire la substance et d’interpréter, c’est avec la honte qu’on doit traiter. "Art et Aare ( honte en arabe)", relèvent du même mot pour un " étranger " qui ne perçoit pas la nuance. Ainsi en dénonçant de tels agissements, c’est avant tout l’art que nous protégeons contre les opportunistes qui le bradent et qui sont ses vrais ennemis. Dans l’article précité, ce ne sont nullement les valeurs qui sont défendues mais c’est une personne qui est érigée au rang de valeur. Et le titre adéquat, transparence oblige, serait "ne touche plus à mon pote" et non "ne touche plus à nos valeurs." Ce qui importe, c’est d’être imprégné de valeurs morales, intellectuelles, sociales… car ce sont elles qui protègent les individus et assainissent la société : elles constituent un rempart contre tout dérapage. Une action n’est louable que par la noblesse des sentiments qui l’inspirent et la légalité des moyens qui la concrétisent. Ignorant cette vérité, on risque de confondre courage et insolence. L’amalgame est illustré par la comparaison de Narjiss à M. Moore le cinéaste américain qui a eu l’audace et la lucidité de l’innocence pour dénoncer une guerre sans scrupules.

"Poches de résistance", tel est le nom dont nous sommes encore gratifiés. Pris dans son sens noble, nous l’acceptons volontiers car il nous revient de droit.. Le Moyen Atlas n’est-il pas la poche de résistance la plus tenace contre le colonialisme ? Il a aussi su résister au fanatisme, à l’intégrisme, à l’obscurantisme. Enfants du Moyen Atlas, nous continuons à résister à toute forme d’exploitation, d’aliénation, de détournement. L’histoire du Moyen Atlas restera glorieuse et continuera à inspirer la fierté de tous les marocains.

Ainsi, on comprend que lorsque le coupable accuse, c’est pour que la victime se taise.

Aicha Ait Berri