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Les Yeux secs : Tare ou uvre dart ? Tizi Nisly un petit village du moyen Atlas, situé à 100 km de Béni Mellal. Il y a deux ans, cette localité était le théâtre dun grand événement. On y tournait un long métrage. Et cest une jeune marocaine qui en faisait son baptême de feu. Le paysage est féerique. Les montagnes enneigées, les champs et les vergers en fleurs, les cours deau, la forêt, les vestiges, autant déléments qui forment un cadre exceptionnel en cette belle saison de printemps. Cétait une aubaine pour les habitants de Tizi et dAghbala un village avoisinant désuvrés en cette saison morte. Cétait dautant plus intéressant que lentreprise nhésitait pas à embaucher hommes, femmes, jeunes et vieux. Le salaire bien que dérisoire (60 Dhs par jour) était alléchant. Ainsi, les jours ouvrables, les élus étaient entassés dans un camion à limage des ouvriers agricoles et acheminés vers le lieu du tournage. Pour eux, cette participation ne tirait pas à conséquence. Les personnes originaires de cette région, complètement marginalisée, avaient salué linitiative. Pour eux, cétait une opportunité pour faire connaître cet espace dévolu à la tribu des Ait Soukhman . Le voile sera sans doute levé sur leur histoire glorieuse. Cette région nétait-elle pas le bastion de la résistance ? Et Tazizaoute avec les ossements des martyrs qui jonchent encore le sol attend toujours son mémorial. Outre cela, les potentialités touristiques de la région sont énormes. Donc le choix de Tizi était jugé prometteur à bien des égards. Ce nest quun début. Tizi, à linstar de Ouarzazate, connaîtra sans doute un essor touristique, économique Bref, on espérait beaucoup de ce film. On attendait avec impatience sa sortie sur les écrans du Royaume. Cest sans doute un chef duvre. Nétait-il pas primé au festival de cannes ? Na-t-il pas fait sensation au festival de Marrakech ? Les Yeux secs est enfin dans nos salles de cinéma. Cest la déception, le choc, la consternation chez ces laissés pour compte pour qui le rêve tourne au cauchemar. Les lieux cités dans le film sont réels et ce sont leurs villages. Les actrices de circonstance sont en majorité de respectables mères de familles qui ne se doutaient nullement du rôle de prostituées ou dentremetteuses quon leur faisait jouer dans le film. La consternation a cédé la place au scepticisme pendant un certain temps. On espérait un malentendu, une mauvaise interprétation du film. Malheureusement, les déclarations, on ne peut plus claires du cinéaste, sont venues corroborer les faits (voir lhebdomadaire Le Journal n° 158 semaine du 1er au 7 mai 2004 et la revue TelQuel n° 125 du 1er au 7 mai 2004). Pire, dans ses propos contradictoires et outrecuidants, elle nargue impunément et les lois et les hommes. Réduisant lidentité "berbère" à la prostitution et qualifiant les actrices de vraies prostituées. Narjiss Nejjar sindigne en précisant que ce nest pas elle qui a inventé la prostitution dans le Moyen-Atlas. Certes, elle ne la pas inventée ni ici, ni ailleurs mais cest elle qui en a fait le trait spécifique de la région. Lintégrité intellectuelle nexige-t-elle pas quune telle allégation soit étayée par des recherches académiques et des statistiques fiables ? A-t-elle signé des contrats avec les acteurs et actrices engagées dans le film ? Sa réponse est dabord affirmative ajoutant quelle est juridiquement et légalement protégée envers ces acteurs. Sur le champ, elle se rétracte pour assurer quelle nen na pas besoin puisquils ne sont que de simples figurants auxquels elle nest pas obligée dexpliquer leurs rôles dans le film. Laissons donc aux spécialistes et aux spectateurs le soin de dire si ces hommes et femmes nont fait que de la figuration. Quant à la nature de luvre, lambiguïté est volontairement maintenue. Tout en soutenant quelle na fait que rapporter les faits tels quils sont, elle affirme quil sagit dune uvre fiction. Et voulant faire diversion au lieu de sexpliquer ou de sexcuser elle crie à la manipulation accusant ceux qui lui avaient prêté mains forte quand elle en avait besoin. Enfin, dans un défi total elle rétorque : "je fais ce que je veux, jécris ce que je veux comme je veux." (Telquel du 1er au 7 mai 2004). Donc le film qui devait être fiction ou réalité est à la fois lune et lautre. Comme nous lavons dit, les lieux cités existent. La quasi-totalité de ces acteurs - "marionnettes" -- sont de simples habitants de ces localités pères et mères de familles et les noms quils portent dans le film sont leurs vrais noms. Mais prétendre que la prostitution et la prolifération des enfants naturels sont le trait spécifique de cette tribu est non seulement mentir sans vergogne mais aussi insulter et mépriser éhontement toute une région. Comme partout, la prostitution peut exister, ni plus ni moins quailleurs. Affirmer le contraire, cest manquer dobjectivité et de discernement. Soutenir que cette pratique se transmet de la mère à la fille, cest mépriser outrageusement la religion musulmane embrassée par ces gens. Cest aussi les réduire tous à de simples bâtards. Est-il nécessaire de rappeler que lintégrisme, cest ne pas nuancer, ne pas relativiser ? Le terrorisme ne consiste-t-il pas à plonger tout un peuple dans la stupeur et lindignation ? La falsification nest-elle pas le détournement de la vérité ? Et cacher aux pauvres ignorants, analphabètes mais confiants, le destin des enregistrements, ne relève-t-il pas de la malhonnêteté ? Ainsi, nous considérons cette uvre comme une offense et un déshonneur auxquels il faut réagir. Ces hommes et femmes ont été leurrés, manipulés et leur réputation et celle de la région sont à jamais souillées. Pour faire sensation, le film fiction sest transformé en documentaire faisant fi de toute déontologie et bafouant les droits de lhomme les plus élémentaires et ce, au moment où le monde entier se mobilise contre toute forme dexaction. Ladage populaire est toujours dactualité "cest sur la tête des orphelins que le coiffeur apprend son métier" ! Et "Les Yeux secs" grands ouverts et impitoyables nont rien pu voir des misères de cette zone où tout crie labandon, la désolation et la marginalisation ! Ces yeux auraient pu scruter Tazizaout et essayer de déchiffrer quelques noms oubliés par lhistoire. Ces yeux nont-ils pas vu tous ces malades qui souffrent sans espoir daccéder aux soins médicaux ? Ces yeux nont-ils pas remarqué combien ces petites gens analphabètes, amazighophones ont besoin chez eux dun interprète pour expliquer leur maladie au médecin ou pour comprendre la sentence dun jugement ? Encore une fois, la misère et lignorance ont été impitoyablement instrumentalisées. Et quand ce film sera disponible et pourra être visualisé par les concernés qui nont pas encore vu luvre dont ils sont à la fois lobjet et les acteurs à linstar dun séisme, limpact sera grand et bien des foyers seront secoués. Ils ont besoin de solidarité pour que justice soit faite et que la dignité du Moyen-Atlas soit retrouvée. Se taire est une trahison. Aït Berri Aïcha |