Aâssid : " Empêcher le PJD d’endommager la démocratie "

Entretien accordé à l’hebdomadaire marocain Le Journal (31 mai au 6 juin 2003)

Ahmed Aâssid, militant amazigh, estime qu’il ne faut pas interdire le PJD. Cependant, il met en exergue les nuisances que peut charrier un discours islamiste radical.

Le Journal Hebdomadaire : Faut-il interdire les partis islamistes ?
Ahmed Aâssid : soulever cette problématique juste après les attentats-suicides serait perçu comme de l’opportunisme politique. Cette question aurait dû être soulevée lors de la constitution du premier parti politique islamiste au Maroc. La loi marocaine interdit l’institution de parti sur la base de la religion. Aujourd’hui le PJD est une force légitime, il n’est donc plus possible de l’interdire. Ce qu’on peut espérer, c’est la mobilisation de la société civile pour empêcher ce parti d’endommager la démocratie au Maroc.

En quoi cela pourrait être le cas ?
Lorsque le parti en question brandit ses " vérités " absolues pour porter atteinte aux libertés individuelles. Actuellement, des milliers de femmes sont lésées par la justice au nom d’une Moudawana archaïque. Les islamistes la défendent en partant du principe que ses textes sont une vérité absolue et inviolable, ce qui prouve que ce qui intéresse les islamistes, ce n’est pas tant la dignité humaine ou l’évolution sociale mais le texte lui-même. Si la dignité humaine est évincée alors quelle est la valeur des textes religieux? C’est dans ce sens que j’appelle à atténuer la nuisance sociale du PJD mais pas son interdiction.

Le discours des islamistes est-il anti-démocratique ?
En ce qui concerne Al Adl Wa Ihsane, si on se réfère aux écrits de cheikh Yassine, on constate que le projet d’Al Adl Wa Ihsane est celui d’un État policier qui ne tolère aucun espace pour la liberté. Yassine est l’unique idéologue de son mouvement, il écrit: " Tâalou an kalimatin Saouâa " (Définissons d’abord la base du débat), ce qui sous-entend que tout autre référentiel que le sien ne peut donner lieu à un débat. C’est une preuve patente de l’incompatibilité de leurs discours avec un système démocratique. Dans son dernier livre, le cheikh écrit: " Le militaire est plus proche de moi que le philosophe ", privilégiant ainsi l’exécution à la réflexion. Même chose pour le PJD, je veux pour exemple leurs attitudes quant à la réforme de la Moudawana. Il n’y a pas eu débat puisque la stratégie des mouvements islamistes consistait à dire que c’était un projet commandé par l’Occident, et donc irrecevable. Les islamistes ont d’ailleurs largement bénéficié de l’appui du ministre des Affaires islamiques. L’attitude du Makhzen n’a pas été très nette non plus. Je rappelle que le Roi est le commandeur des croyants et en cette qualité, il est dans son pouvoir de valider la Moudawana.

Y a-t-il eu une évolution dans le discours du PJD depuis son institutionnalisation... après son succès aux dernières élections, ou encore depuis les attentats ?
Au départ, le mouvement islamiste de " Attawhid Wal Islal ", dont est issu le PJD, adoptait un discours empreint de modération, rejetant l’expérience de " Chabiba Islamiya " de Abdelkrim Moutii. Les pouvoirs en place avaient refusé dans un premier temps de les intégrer au champ politique. Ensuite, ils leur ont proposé d’être sous la coupole d’Abdelkrim Al Khatib, serviteur du Makhzen. Depuis, leur discours a commencé à se radicaliser progressivement. Cette radicalisation prouve qu’ils marchent sur les traces du " Parti de la renaissance " en Tunisie et sur les traces du " FIS " en Algérie. Or, c’est grave, car à quoi conduit la radicalisation ? En Tunisie, Ben Ali a profité de l’occasion pour émerger comme le sauveur du peuple. Ce qui lui a permis d’atomiser ses détracteurs et de réduire à néant le champ des libertés. Le Parti de la renaissance a ruiné le processus démocratique tunisien.

Risque-t-on la même chose au Maroc ?
Naturellement. Je dénonce le discours du Premier ministre ainsi que celui de beaucoup de ses ministres qui tendent à légitimer la violence de l’État et la répression des libertés sous prétexte qu’il y a eu terrorisme. Nous risquons d’emprunter le même chemin que celui de la Tunisie, nous devons rassembler nos efforts pour aller de l’avant et non pas pour revenir sur les acquis démocratiques.

Est-ce que l’existence de mouvements islamistes est compatible avec la nature du pouvoir actuel, à savoir la commanderie des croyants ?
Il existe évidemment une contradiction que chaque mouvement islamiste gère à sa façon. La position d’Adl Wal Ihsane est la plus tranchée. Yassine s’appuie sur un hadith du temps des Ommayades qui stipule que la khilafa durera trente ans pour céder la place à une monarchie dictatoriale puis s’en suivra une khilafa sur le modèle du prophète. Et c’est sur ce hadith que Yassine a construit toute son idéologie. Il prédit à ses disciples qu’ils représenteront ce renouveau de la khilafa après la monarchie. Leur idéologie est, à ce titre, incompatible avec la nature du pouvoir. En ce qui concerne le PJD, il feint de reconnaître la commanderie des croyants mais considère en même temps que le Roi est moderne, qu’il n’est pas Imam, qu’il ne fait pas partie des oulémas et qu’il n’est pas qualifié pour émettre des Fatwas. Leur adhésion à la commanderie des croyants est purement tactique.

N’est-ce pas le moment de débattre de la laïcité ?
Dans une société laïque, la relation de l’individu avec l’État est régie uniquement par la loi. Seule compte la citoyenneté de l’individu. Quant aux questions d’ordre religieux et spirituel, il est illusoire de tenter de les institutionnaliser. La vraie question est de savoir ce qui est primordial pour une société : la religion ou la citoyenneté. Est-ce que la prière est le baromètre de la citoyenneté ?

La contribution de la citoyenneté est plus bénéfique à la collectivité que la religion. Quelle est la plus-value sociale d’une personne qui fait ses prières ? C’est un acte de foi qui concerne l’individu et absolument pas la société. C’est dans ce sens, et présenté de la sorte, qu’il faut comprendre la laïcité.

Est-ce que les partis n’ont pas failli à leur mission en sacrifiant le débat sur la laïcité sous prétexte que la commanderie des croyants restera leur meilleur rempart devant le succès des mouvements islamistes ?
Il est évident que les partis politiques assument une responsabilité historique sur ce point précis. Les partis ont mis en veilleuse leurs principes de défense de la modernité et de la démocratie pour s’incliner devant les autorités makhzéniennes et la pression des islamistes. Lorsque le mouvement amazigh a manifesté contre le terrorisme en brandissant un slogan pour la laïcité, il a été critiqué par l’Istiqlal et l’USFP ! Tous ces partis ont sacrifié le débat au nom d’un soi-disant pragmatisme politique. Cette attitude ne sert pas la démocratie marocaine. Cela indique malheureusement que ces partis n’ont plus de projet de société.

N’est-ce pas le score du PJD qui dissuade les partis de poser la question de la laïcité ?
Ce score est le résultat d’une culture sociale loin de celle de la tolérance et de la modernité qu’on nous prête. Prenons la haine des Juifs : elle n’est pas le fruit de l’islamisme mais existe depuis toujours dans la culture populaire. La religion était pervertie pour cultiver la haine du non musulman et les oulémas ont joué un grand rôle dans cette haine anti-juifs. Quand le PJD est arrivé, cette situation prévalait déjà, même dans l’éducation nationale. Dans les cours d’éducation islamique, on vous compare l’Islam au capitalisme, au communisme et au socialisme... pour conclure que l’Islam est la meilleure et la seule alternative. Autrement dit, des milliers d’années de civilisation n’ont rien produit de valable. Ceci pour vous dire que la culture et le système éducatif permettent au PJD de recruter facilement. Où étaient les autres partis pendant ces trente dernières années ? Où était l’État pour réformer l’éducation, ce même État qui se veut moderne ?

L’éducation nationale aurait, selon vous, une part de responsabilité dans l’émergence de mouvements islamistes violents. Comment ?
A ce niveau, deux causes principales ont été à l’origine de la faillite de l’enseignement. La première porte sur la nature du régime politique au Maroc. La seconde tient à notre incapacité à l’Ijtihad. Le régime marocain a hérité de l’indépendance d’un État dual. Lyautey a construit des structures d’États modernes à la marge d’un système makhzénien traditionnel. Une fois l’indépendance acquise, le Makhzen traditionnel s’est intégré dans les structures de l’État moderne hérité des Français. Le système éducatif a été pensé dans la même logique. Cela a abouti à un système bâtard : ni moderne, ni même inspiré de la Qarawiyine. Certes, à l’école, on enseigne des matières scientifiques modernes, mais l’éducation islamique déborde sur toutes les autres matières. La religion est utilisée pour expliquer toutes les interrogations scientifiques. L’étudiant n’a plus que des certitudes religieuses. D’une manière générale, il faut moderniser l’Islam et non pas islamiser la modernité. L’Islam doit être appréhendé aussi selon le contexte historique. Autrement, où est l’Ijtihad ? Tous les mouvements islamistes correspondent à la définition du salafisme, à savoir que le passé est toujours meilleur que le présent. C’est pourquoi ils prônent le retour aux valeurs anciennes, l’adaptation de notre mode de vie à une lecture ancestrale du Coran. C’est à la société civile de réagir, les politiques sont trop occupés à défendre leurs lignes de partis. J’ai l’impression qu’à ce niveau, ils n’ont plus rien à donner.

Propos recueillis par Mohamed Jamaï