La Kabylie vivra avec l’Algérie

La tragédie que vit la Kabylie ne relève pas d’un coup d’éclair dans un ciel serein. Elle a été préparée par le pouvoir version Bouteflika. Le nouveau Président qui émergeait d’une traversée du désert qui a duré vingt ans allait, à l’évidence, céder à la tentation de se venger du sort en imposant au pays un style de gouvernement omnipotent où aucune parcelle du pouvoir ne devait échapper à l’autorité brutale du chef. Si Bendjedid a démoli tout ce qui pouvait rappeler l’ère Boumediène, Bouteflika se donnait pour mission de réhabiliter l’esprit de son mentor en mettant entre parenthèses toute la période durant laquelle il s’était mis en congé dans le Golf. Il a commencé d’emblée par qualifier de décennies noires la période où pourtant et malgré tout, le peuple a arraché avec des larmes et du sang les premières vertus de la démocratie.

La mise au pas de la société a commencé par la remise en cause de la liberté de la presse. Nous avons tous en mémoire la manière incivile avec laquelle il a limogé M. Rahabi, ministre de la Communication en plein conseil et depuis, il nargue la presse démocratique. Il a donné des interviews à moult journaux étrangers mais pas une seule à un journal national. Il a mis sous verrou la télévision qui n’émet que pour lui rendre gloire au point où sa photo a presque fini par devenir la mire de l’ENTV. Dans les rues des grandes villes, la devinette qui circulait était de savoir si le Président a élu domicile au palais d’El-Mouradia ou au 21 Boulevard des Martyrs. Ce seul fait porte en lui les prémices de tout ce qui allait suivre dans l’entreprise de confiscation des droits civiques arrachés de haute lutte.

Le combat des femmes à travers des associations qui activaient pour l’abrogation du code de la famille qui repose pour une grande partie sur la charia islamique a été réduit à néant par un discours lors de la célébration d’un certain 8 mars.

Le droit à la défense est remis en cause par le ministère de la Justice qui s’en prend aux avocats qu’il veut inféoder à la chancellerie. Sachant qu’il n’y a pas d’État de droit sans une justice indépendante du pouvoir, cette attaque contre les professionnels de la défense augure une autre étape de la mise au pas de la société.

L’UGTA a été détournée de la défense des droits des travailleurs pour devenir un faire-valoir de la politique de la mise à sac des richesses nationales au profit des castes du pouvoir qui font main basse sur le potentiel économique national. Les licenciements massifs des travailleurs n’émeuvent aucun responsable de la direction de ce syndicat qui a été maintenu en position hégémonique dans la sphère économique. Les syndicats autonomes qui ont vu le jour grâce à la ténacité de certains travailleurs n’a pu résister aux attaques de la centrale UGTA qui a les faveurs du pouvoir et des moyens illimités octroyés par le Trésor public.

Parallèlement à ces velléités d’étouffer les acquis démocratiques, le pouvoir version Boutefllika tente de remettre en selle "des organisations de masse " qui serviront, comme au temps du parti unique, à glorifier les faits et gestes du chef et entretenir le culte de sa personnalité. Et on a vu fleurir partout des comités de soutien au Président qui disposent de tous les moyens de l’État pour embrigader une population mise à mal par une situation sociale catastrophique et prête à s’agripper à la moindre chimère qui la sortirait de la calamité qu’on lui fait vivre. Les membres qui ont souscris à ces comités magiques sont dotés de cartons d’adhésion où figurent en vis à vis la photo de Bouteflika et la leur et qu’ils exhibent fièrement chaque fois qu’ils sont amenés à solliciter une administration pour quémander un avantage qu’ils décrètent légitime par la seule grâce de leur adhésion.

Cependant, ce plan de standardisation par l’embrigadement de la société bute sur ce que ses adeptes présentent comme l’irrédentisme kabyle. Comme par le passé, cette région n’entre pas dans ce moule concocté par le pouvoir. La résistance kabyle à l’hégémonisme de la culture arabo-islamique a accompagné le Mouvement national depuis sa création. Dès la création de l’Étoile nord-africaine en 1926, la question berbère a été posée. On pensait pouvoir la réduite par l’assassinat de ses militants durant la Guerre de libération. À l’indépendance, la question de l’identité nationale est évacuée par le pouvoir qui, depuis, la présente comme une velléité de saborder l’unité nationale et qui, à l’occasion, n’hésite pas à accuser les militants de la cause amazighe tour à tour de suppôts de l’impérialisme, d’agents du sionisme, de parti de la France, d’ennemis de la langue arabe et de l’islam, de diviseurs de la nation. Un ex-chef du gouvernement est même arrivé à inventer le terme de laïco-assimilationniste pour cracher son fiel.

En Kabylie, le pouvoir n’est pas parvenu à installer son hégémonie et toutes ses tentatives de normalisation ont échoué. Elle est parvenue, à la faveur de l’œil-de-bœuf démocratique, de s’élargir de la sujétion politique imposée par la pratique de trente ans de parti unique. L’exigence d’une démocratie sans épithètes est devenue le leitmotiv de la revendication des populations de la région. Cette volonté de délivrance et d’affranchissement présente aux yeux du pouvoir un grand danger de contagion qu’il est impératif de contenir.

Bouteflika qui est arrivé avec l’intention arrêtée de régenter à sa guise le pays ne peut souffrir l’existence d’une contestation permanente. Après avoir annihilé la majorité des voix discordantes de la société civile, fait peser l’épée de Damoclès sur la presse et mis au pas la justice, le moment est venu de réduire la Kabylie qui continue de contester l’autorité suprême. Le MCB, mouvement qui échappe au contrôle des autorités et qui jouit d’un grand prestige auprès de la population est perçu comme l’incarnation de cette rébellion qui défie au quotidien le pouvoir et met en cause sa prétendue symphonie politique par la dissonance clamée à chaque anniversaire du Printemps berbère. C’est précisément à l’occasion du 21e anniversaire de la célébration du 20 avril que le prétexte est trouvé pour mettre en branle le plan visant à réduire définitivement le dernier bastion de la contestation qui est devenu, au fil du temps, le sanctuaire de la défense des libertés démocratiques. La mise en œuvre du plan est dévolue à la gendarmerie qui a assassiné le jeune Massinissa Guermah à Ath Douala et passé à tabac trois jeunes collégiens enlevés devant leur professeur de sport et à l’intérieur de leur établissement scolaire à Amizour. Il est clair que les responsables du déclenchement des hostilités n’avaient pas mesuré les conséquences de ce qu’ils ont provoqué pensant cyniquement qu’une victime dans la wilaya de Tizi-Ouzou et un passage à tabac dans la wilaya de Bgayet suffiraient à engendrer la terreur et mettre fin au symbolisme et à la pérennité du MCB. Peut-être que l’absence de réaction de l’offense faite aux Kabyles par Bouteflika lors de son meeting de Tizi-Ouzou et réitérée à Montréal au Canada a contribué à conforter les initiateurs que le plan qu’ils ont concocté présentait des risques mesurés gérables. Devant la tournure prise par les événements, le pouvoir, plutôt que de reconnaître son erreur d’appréciation a choisi la fuite en avant et accompli froidement une hécatombe. Le cynisme criminel du pouvoir a fini par aveugler l’ensemble des Algériens lorsque le Président, au lieu d’arrêter le bain de sang qui se perpétrait à une centaine de kilomètres d’Alger s’en est allé au Nigéria assister à une rencontre sur le Sida quand cette même maladie est couverte hypocritement d’un voile pudique en Algérie. Le même mépris est adopté par son ministre de l’Intérieur qui a impudemment présenté la victime Massinissa Guermah comme un voleur âgé de 26 ans. Le porte-parole de la Gendarmerie use de la même morgue en violant la mémoire de la victime qu’il affuble du prénom de Mohamed au lieu de Massinissa et qui impute l’assassinat perpétré à l’intérieur de la brigade de simple bavure. Si tel était le cas pourquoi vouloir à tout prix ternir l’image du jeune supplicié et pourquoi trois jours après une deuxième provocation de la part du même corps éclate comme par hasard dans une autre wilaya kabyle ? En tout cas, dès que les forfaits furent commis, la population a fait son opinion et réagi en conséquence. En choisissant la célébration du Printemps berbère et en ciblant simultanément Tizi-Ouzou et Bgayet, il était évident pour le commun des mortels que la provocation de la gendarmerie obéissait à un plan prémédité. La désinvolture de Bouteflika devant les assassinats, les communiqués dédaigneux de la gendarmerie, l’outrance verbale du ministre de l’Intérieur et ses travestissements de la vérité, l’exploitation médiatique éhontée de la part de la télévision et le simulacre de dialogue initié avec des Kabyles de service témoignent d’une connivence à l’échelle de tout l’appareil de l’État. Mais le scénario construit autour de l’isolement de la Kabylie au niveau national a lamentablement échoué ; il en sera de même des accusations de sécession lorsque les émeutiers ont exigé que la deuxième session du bac doit être nationale et non pas concerner "certaines régions ". Au niveau international, la mobilisation a rassemblé les concitoyens des différentes régions qui ont exigé que cesse le bain de sang. Le traitement criminel de la crise kabyle par le pouvoir a renforcé l’isolement du pays. Le Parlement européen a réagi vivement pour faire cesser les tueries de jeunes manifestants désarmés. Le Président Bouteflika qui avait pour ambition de faire sortir le pays de l’isolement a au contraire accentué sa relégation. Que l’on ne s’y trompe pas ! L’Algérie n’intéresse aucun vrai investisseur étranger. La liquidation des droits d’entrée de la téléphonie mobile à un opérateur amateur mais assurément malin qui, au lieu de contribuer à faire jouer la concurrence pour faire baisser les prix des prestations a eu l’effet inverse, témoigne à la fois de l’incurie et de la gabegie des décideurs. Il s’agit là d’un exemple unique au monde qui montre l’état de décomposition avancée dans lequel se retrouve l’état algérien.

C’est le pouvoir algérien qui menace la cohésion nationale. Lors de la marche citoyenne du 14 juin à Alger, les barbouzes de Mohamed-Yazid Zerhouni ont élargi des détenus de droit commun et recruté des " repentis " terroristes pour casser du Kabyle. De son côté, Bouteflika a titillé la " sagesse et le patriotisme " des hommes du Sud par opposition aux Nordistes, entendre les Kabyles, bien sûr. Tout est fait pour faire de la Kabylie le bouc émissaire des malheurs de l’Algérie. Mais rien n’y fera ! Les Algériens échaudés par les coups fourrés du pouvoir ne sont pas près de tomber dans des pièges aussi grossiers que criminels. Pernicieusement, le pouvoir veut focaliser les regards sur le prétendu " danger kabyle " pour les détourner de L’O.P.A lancée sur tout le pays. Au Sud-ouest, les cousins du Golf de Bouteflika font déjà la loi. En Kabylie, on a recours aux escadrons de la mort pour semer la terreur par des enlèvements et la torture de militants du Mouvement citoyen.

La gabegie finit toujours par se payer. L’exemple actuel de l’Argentine vient à point nommé pour montrer les résultats de la corruption et de l’incurie. Il y a quelque temps, un ministre de notre pays a cité comme exemple de bonne gestion l’Argentine précisément. Devant le désastre, le Président argentin a enfourché son hélicoptère pour fuir le pays. La haute plaisanterie de notre ministre ne tardera pas à se concrétiser. Lorsque le jour viendra, notre président et sa suite choisiront-ils de se tailler avec le Boeing de service vers le Golf ou affronter stoïquement leurs responsabilités ?

Mohand Loukad
Azazga, le 11 janvier 2002