S’affranchir de la tutelle des dirigeants

Mhand AMAROUCHE, animateur du MCB

La politique, pour ne pas dire la frénésie de contrôle de la société, qui a été la constante immuable du Régime algérien depuis sa genèse, c’est-à-dire lors de la formation du GPRA en 1958, a été le levain des velléités autonomistes en Algérie.

Le phénomène qui surgit brutalement et à visage découvert en l’an 2001, soit près de quarante ans après l’indépendance est la conséquence de l’entreprise de déstructuration des sociétés algériennes qui ont traversé, bon an mal an, les âges les plus farouches de son histoire. La résistance puis la guerre de libération victorieuse acquise sur le colonialisme par l’ensemble du peuple sont la meilleure démonstration de la vitalité de ces sociétés qui ont su se fédérer lorsque la nécessité l’a exigé.

Mais la conquête coloniale a aussi montré qu’une "conscience " nationale au sens de vivre un destin commun n’était pas l’apanage de chaque Algérien. La résistance - quand elle s’est manifestée – n’a concerné que les tribus directement touchées par l’occupation coloniale de l’espace. Il en a été ainsi de la résistance de l’émir Abdelkader à l’Ouest et de la Kabylie au Centre. C’est en définitive l’occupation totale de l’Algérie qui a consacré la naissance de la conscience d’un destin commun devant un péril commun. L’expression kabyle "  yiwen uâekkaz i gh yewwten -– nous subissons la même oppression - " résume toute la philosophie de l’époque. Plus significatif encore était la mobilisation générale des tribus kabyles pour faire face à l’avancée de l’armée du général Randon. Des émissaires spéciaux s’étaient improvisés pour lever des troupes à travers toute la région. De cette épopée est resté un poème épique déclamé dans les marchés par ces émissaires-recruteurs et qui se terminait ainsi :

" Tous en avant vers Isser
La situation l’impose
Et que Dieu nous protège ! ".

L’émiettement de la société s’est approfondi dès l’été 1962 par la course au pouvoir qui avait déjà façonné des clans basés sur une ossature régionaliste. La guerre fratricide des wilayas a anéanti la légitime fierté du peuple qui avait acquis par les larmes et le sang versés une formidable sympathie de la part du monde entier.

Ben Bella avec son hystérique rengaine "nous sommes des Arabes " a voulu signifier au peuple algérien son intention de gommer toute aspérité culturelle, voire ethnique, qui ne se fonde pas dans le moule arabiste inspiré par ses mentors égyptiens.

Boumediène, lui, était allé plus loin dans le déni des valeurs culturelles du peuple. Sa mégalomanie de prétendu leader du Tiers-monde lui avait fait oublier toute mesure au point où il avait transformé l’Algérie en " Mecque de tous les révolutionnaires " mais où l’Algérien n’avait aucun droit politique, culturel ou syndical. Le jugement expéditif et l’extrême sévérité des peines prononcées dans l’affaire des militants berbéristes dite "des poseurs de bombes " de 1975, affaire qui, soit dit en passant, n’avait fait aucune victime a révélé l’intolérance et le totalitarisme de l’homme et du système qu’il a mis en place. Sous son règne, la répression antiberbère a été systématique :

Il n’est pas possible d’être exhaustif dans ce domaine tant la répression était permanente et insidieuse. Au point même où les mots kabyle et kabylie étaient suspects.

Naturellement la répression et les vexations au quotidien sont vécues comme une humiliation par les citoyens kabyles qui accumulent une légitime rancœur qui a explosé en été 1977 lors de la finale de la coupe d’Algérie de football disputée par la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) transformée pour la même raison de déni identitaire en "jeunesse électronique de Tizi-Ouzou ". Ce jour-là, des milliers de supporters rassemblés au stade du 5 Juillet ont scandé rageusement au cours de l’exécution de l’hymne national "  A bas Boumediène ". Au-delà du mythe brisé d’un homme que l’orgueil a poussé à se croire transcendant, c’est un corps social altéré qui est mis en exergue. L’unanimisme de façade qui fait semblant d’accepter un pouvoir à perpétuité s’est effrité et commence alors la période de contestation que nous vivons jusqu’à aujourd’hui.

Bendjedid Chadli inaugure son règne par une grossière provocation à l’endroit de la Kabylie. L’affaire Cap Sigli au cours de laquelle un avion mystérieux aurait largué des armes au profit de maquisards dont personne ne peut attester l’existence a donné un avant-goût de la manière dont le nouveau président entend mener la politique du pays. Encore une fois, sournoisement, c’est la Kabylie qui est ciblée et désignée à la vindicte populaire. La région doit être et rester le croque-mitaine qui fait peur aux autres et le bouc-émissaire qui doit justifier toutes les exactions commises ou à commettre envers sa population.

C’est bien connu, lorsqu’un régime est intrinsèquement despotique, il lui faut inventer et entretenir un ennemi intérieur qui sera un exutoire de ses propres dérives. Ce qui devait arriver arriva au printemps de 1980 qui a vu la première confrontation massive entre les citoyens et le pouvoir. Face à des revendications identitaires et démocratiques, le pouvoir a versé le sang de citoyens, violé les franchises universitaires et hospitalières, mis sous embargo une région entière et jetée en prison des Algériens sous l’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’État. Des médecins, étudiants, employés hospitaliers et simples citoyens étaient devenus du jour au lendemain de dangereux comploteurs qui menacent la sécurité du pays tandis que Mouloud Mammeri le poète est traîné dans la boue par la presse gouvernementale.

Sans doute que le pays a vécu d’autres situations analogues mais les gardiens du temple et des médias ont tout fait pour les camoufler ou en minimiser la portée. C’est le cas de la région du Mzab qui a vécu en 1985 une révolte qui a été réprimée dans le sang.

La centrifugation de la société voulue par le pouvoir a sapé tout ce qui pouvait s’associer autour d’un intérêt commun et empêcher des pôles qui peuvent créer entre eux une synergie.

Si on excepte le bref épisode Boudiaf – rétrospectivement on comprend le pourquoi de la brièveté de son passage- on voit que tous les Présidents qui se sont succédé à la tête de l’État n’ont pas varié sur la volonté de tronçonner la société et d’entretenir la thèse doctrinale de l’ennemi intérieur, la Kabylie en l’occurrence, pour servir d’épouvantail en temps de crises.

Parallèlement à cette volonté affirmée de segmenter la société, toute la panoplie de recettes utilisée pour imposer une idéologie officielle uniciste et réductrice a échoué. D’abord il y eut suspicion de tout ce qui émane des pouvoirs publics puis ce fut le rejet franc et massif. Grâce surtout à l’émergence d’une presse libre et démocratique, c’est le pouvoir qui se trouve en totale déréliction par rapport à la société. Et quand les pouvoirs publics se détournent des préoccupations des citoyens, il s’ensuit que ces derniers cherchent à se prendre en charge. L’agrégation des groupes se fait en fonction d’intérêts partagés et de préoccupations communes. Le déni identitaire qui touche encore des millions d’Algériens constitue de loin la première raison d’une désaffection définitive entre la société et ceux qui veulent lui enlever la voix de la gorge.

Au moment où la revendication amazighe gagne l’adhésion ou à défaut la compréhension d’un nombre toujours plus grand de citoyens non berbérophones, le pouvoir, par l’entremise de sa gendarmerie et de sa télévision met de nouveau le feu aux poudres. Cette fois-ci, le fossé qu’il a creusé par le sang d’une centaine de victimes constitue l’obstacle rédhibitoire à toute normalisation tant que la situation demeure en l’état. La tragédie que vit la Kabylie en ce moment est le summum des crimes perpétrés contre l’Algérie par un régime qui a fini par se montrer sous son vrai visage de chancre opiniâtre.

L’ère de Bouteflika se caractérise par l’outrance tous azimuts. L’aversion qu’il affiche à la presse nationale libre témoigne du mépris qu’il porte à un acquis démocratique arraché de haute lutte alors qu’il était lui-même à mille lieues des problèmes et des espoirs du peuple algérien qu’il qualifie aujourd’hui par-ci de nain, par-là de paresseux, ailleurs d’assisté. L ’absolution qu’il a offerte aux égorgeurs d’enfants et de femmes enceintes a créé une déchirure irréparable dans la société. Les assassins institutionnels quant à eux jouissent d’une outrageante impunité malgré leur responsabilité " démontrée " par le rapport d’une commission d’enquête qu’il a lui-même initiée et dont il a garanti solennellement le respect des conclusions. L’Algérie est transformée en cour de miracles où un climat délétère permet de diluer toute responsabilité.

En dépit de ce climat de désespérance où l’action politique traditionnelle est d’une vacuité affligeante, un mouvement de citoyens qui porte tous les espoirs inassouvis naît et perdure malgré une répression sauvage. Tout a été entrepris par les pouvoirs publics pour le contenir en Kabylie afin de lui imprimer un caractère régionaliste, mais chaque jour éclatent des émeutes un peu partout dans le pays qui viennent au contraire le conforter dans sa justesse.

Aujourd’hui, que faut-il penser de l’émergence des velléités fédéralistes ou autonomistes ?

Il est clair que dans un pays de 3 millions de Km² abritant plus de 30 millions d’habitants où le citoyen est abandonné à son triste sort, où l’économie est ravagée par la rapine et les passe-droits, où l’école est offerte aux obscurantistes, où la justice est au service exclusif du puissant, où l’administration est squattée par une caste, où la victime doit s’effacer devant son bourreau, où l’on n’hésite pas à clouer au pilori toute une région ; un pays où le chef de l’État dresse ses concitoyens les uns contre les autres comme cela a été le cas lors de l’historique marche citoyenne du 14 juin 2001 à Alger ; dans un tel pays, il est du devoir du citoyen de s’affranchir de la tutelle de ses dirigeants. Car, à l’image des USA, de l’Allemagne ou de la Suisse, les pays les plus stables, les plus prospères et les plus avancées sont ceux qui ont adopté le système de fédéralisme adapté à leurs valeurs propres, à leur histoire, à leur géographie et à leurs cultures.