Les Berbères ont désormais leur propre télévision

par Florence Amalou,
(Le Monde, vendredi 21 avril 2000)

Une voix s'élève dans le studio de la radio qui émet depuis Paris vers les Berbères d'Europe et du Maghreb. L'homme téléphone de Djelfa, une petite ville d'Algérie aux portes du Sahara. La distance est effacée par la qualité de la ligne numérique, il pourrait se trouver à quelques encablures du siège de Berbère Radio Télévision (BRTV), rue du Cherche-Midi. Pendant cinq minutes, il règle, avec l'aide de l'animateur, son téléviseur de manière à recevoir, samedi 22 avril à 18 heures précises, les six heures de programme en clair que la jeune chaîne de télévision créée par BRTV s'apprête à diffuser pour le 20e anniversaire du Printemps berbère.

Le petit standard de l'entreprise, qui annonce depuis quelques jours cette soirée spéciale, croule sous les appels, d'Algériens surtout. Les Berbères veulent être prêts pour le jour J. Cette télévision, c'est une première. Ils n'ont jamais disposé d'une chaîne consacrée à leur culture, diffusée dans leur langue. Seuls existent en Algérie quelques journaux sporadiques sur les chaînes d'Etat. L'heure est donc à la première commémoration en images de l'action qui, selon eux, a sonné en avril 1980 la « renaissance identitaire berbère » : il y a vingt ans exactement, le poète kabyle algérien Mouloud Mammeri était intercepté par la police alors qu'il se rendait à l'université de Tizi Ouzou pour présenter son recueil Poèmes kabyles anciens.

L'arrestation de cet homme, perçu comme un modeste artisan de la langue, a provoqué l'indignation des Kabyles descendus manifester, avant d'être réprimés. C'est ce réveil qui justifie, selon eux, même vingt ans plus tard, la création de la chaîne de télévision de langue et de culture berbères. La télévision BRTV, parrainée par le champion du monde français de judo, Larbi Benboudaoud, émet depuis le 1er janvier des programmes. Diffusée en temps normal en numérique, elle nécessite donc un décodeur et une carte d'abonnement.

AVENTURE AUDIOVISUELLE

L'idée éditoriale : renforcer « la nouvelle prise de conscience par les Berbères de leurs racines ». « Quand les valeurs que même l'école a essayé d'éradiquer restent présentes en vous et que vous prenez conscience de leur importance, vous vous dites, le jour où vous avez les moyens, qu'il faut faire quelque chose », explique Mustapha Saadi, avocat depuis vingt-cinq ans en France, devenu directeur de BRTV. Grâce aux 12 millions de francs des donateurs privés et à ses 1 300 abonnés (à 1 990 francs par an), la télévision devrait pouvoir tenir un an sur ses fonds propres.

Elle espère un jour être diffusée sur TPS et CanalSatellite, et à plus court terme sur le câble. En attendant, elle se débrouille seule avec quatre heures d'émissions quotidiennes. Des adaptations doublées : une heure de dessins animés, comme Les albums du père Castor - « les valeurs sont positives et les allégories proches des légendes de chez nous » ; des séries éducatives censées ouvrir les enfants à « la diversité des conditions de vie dans le monde ».

Et des productions propres : « Qui sont les Berbères ? » (micro- trottoirs réalisés en France) ; « BRTV chez vous » (une équipe va chez un abonné qui raconte son émigration, son insertion en France, etc.) ; il y a aussi des portraits (« Ud em », visages en berbère), ainsi que des émissions en plateau sur la culture et la citoyenneté. Celles-ci sont enregistrées dans les studios de la rue Cognac-Jay, en alternance avec la chaîne catholique KTO. Mais bientôt, BRTV disposera de son propre plateau et de sa sortie d'images numériques rue du Cherche-Midi. Les cassettes n'auront plus à être transportées chaque soir à Cognac-Jay pour être envoyées sur le satellite.

Cette aventure audiovisuelle berbère rappelle un paradoxe plus large à cet Algérois, dépité : « Nous ne sommes pas autorisés ici à créer une télévision privée, mais on peut la diffuser depuis l'étranger. » En effet, les chaînes locales à capitaux privés ne sont toujours pas autorisées en Algérie.