Le Coran en berbère fait peur au pouvoir(Courrier international n°435, du 4 au 10 mars 1999)[Original article in English]
Alors
qu'un enseignant vient d'achever une version berbère du Coran,
les berbérophones créent des journaux et publient des livres
pour défendre leur culture. Ces revendications identitaires inquiètent
les autorités marocaines.
THE ECONOMIST DE RABAT
A
priori, un professeur d'histoire d'un lycée de Casablanca ne devrait
pas constituer une menace pour l'orthodoxie musulmane d'Afrique du Nord.
Pourtant, Johadi Lhoucine met la dernière main à un projet
qui pourrait bel et bien faire trembler sur leurs bases les autorités
marocaines. Depuis dix ans, à ses heures perdues, il traduit en
tamazight [berbère] les 114 sourates du Coran. Il s'efforce, dit-il,
de mettre le Coran à la portée de la plupart des Marocains
dont le tamazight est la langue maternelle. Rien que de très raisonnable,
à première vue.
Mais,
en donnant aux Berbères l'accès à la parole révélée
de Dieu, cette traduction risque de saper l'autorité de l'establishment
religieux et de son chef spirituel, le roi Hassan II, commandeur des croyants.
Des intellectuels berbères vont jusqu'à prédire que
le Coran berbère va ébranler l'islam, comme la traduction
de la Bible en langue vernaculaire a bouleversé l’Église
au Moyen Âge.
UNE OPPOSITION ISLAMISTE DE PLUS EN PLUS VIRULENTE
Le
Coran a été traduit en plus de 40 langues. La Turquie, le
Pakistan, l'Indonésie et l'Iran ont tous leurs versions nationales,
accompagnées de leurs interprétations. Les Berbères
du Maroc, non. Au Xe siècle, le royaume des Barghwata traduisit
son Coran en berbère. Mais les Barghwata furent vaincus par les
"puritains" sunnites. Ces derniers, les accusant d'apostasie, firent brûler
toutes les copies du Coran berbère. Il n'en reste que des fragments,
conservés dans des musées occidentaux.
L’absence
de Coran berbère aide à comprendre pourquoi le Maroc fait
partie du monde arabe, contrairement à l'Iran ou à la Turquie,
par exemple. Depuis que les Arabes ont islamisé l'Afrique, il y
a mille quatre cents ans, une élite arabophone, investie du pouvoir
d'interpréter la parole d'Allah, domine la population berbère.
Et les autorités entendent bien voir cette situation perdurer.
Des sources proches du ministère des Affaires islamiques affirment
que la publication de ce Coran berbère sera probablement interdite.
En
1971, après une tentative de putsch dans laquelle les Berbères
étaient particulièrement impliqués, le Maroc a intensifié
sa politique d'arabisation. Le tamazight a été interdit
au palais, et des professeurs égyptiens et syriens ont été
transférés dans les hauts plateaux de l'Atlas avec pour
mission d'enseigner l'arabe aux jeunes Berbères. Le Maroc présente
l'un des plus faibles taux d'alphabétisation de toute l'Afrique,
en grande partie parce que l'enseignement est dispensé dans une
langue que bon nombre d'enfants ne comprennent pas. Dans le même
temps, cette politique a engendré une nouvelle classe de Berbères
arabisés. Il s'agit d'une population jeune et urbanisée,
souvent présente aux échelons inférieurs de l’administration.
Les
militants de la cause berbère commencent à affirmer qu'il
est temps de défier le colonialisme arabe. Ils veulent que le tamazight
soit enseigné dans les écoles, qu'il occupe plus qu'un temps
d'antenne symbolique à la télévision et qu'il soit
admis au rang de langue officielle de l’État. Ils se réclament
d'une identité ancrée en Occident Maghreb, mot arabe
pour Maroc, signifie "lieu occidental" (Maghrib al-'aqsa: pays
du soleil couchant) et refusent toute appartenance à la
sphère culturelle de l'Arabie.
Un
groupe d'intellectuels berbères entend redonner sa juste place
au passé barghwata dans les livres d'histoire marocains. Cette
année, on a vu paraître quantité d'ouvrages non seulement
sur les Barghwata, mais aussi sur la culture berbère préislamique,
que les militants font remonter à des milliers d'années
et qu'ils situent dans des contrées aussi éloignées
que les Canaries ou la vallée du Nil. Le mois dernier, un nouveau
journal berbère promettait de défendre la culture autochtone.
Un professeur de philosophie de l'université de Rabat, Ahmed Assid,
a donné une série de conférences pour promouvoir
son livre sur le combat des Berbères.
L'opposition
islamiste du Maroc, de plus en plus virulente, présente ces intellectuels
comme de nouveaux Barghwata et les qualifie eux aussi d'apostats. Les
islamistes accusent les militants berbères de reprendre à
leur compte l'idéologie des anciens colonisateurs. Ils rappellent
l'époque où les autorités françaises avaient
ouvert des écoles françaises en pays berbère, soutenant
des missions chrétiennes destinées à européaniser
les autochtones et à créer ainsi un rempart contre l'islam.
Les islamistes, outre leur supériorité numérique,
jouissent d'une bien plus grande influence politique que les militants
berbères, essentiellement présents dans les montagnes. Mais
la résistance s'organise. "Dans les années 70, tout ce
que nous voulions, c'était la parité avec l'arabe, précise
M. Assid. Aujourd'hui, après trente ans sans changement, les
extrémistes appellent à la suprématie du tamazight.
Le combat est engagé."
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