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La langue berbère sort du ghetto
Et ça, qu'est-ce que c'est ?" demande l'instituteur Malki Abderrahmane en montrant à ses élèves de cours préparatoire un hiéroglyphe écrit à la craie rose sur le mur. "L'homme libre !" s'exclame cette classe d'enfants de 6 ans. La lettre "yaz", en forme de joyeux être humain, symbolise le peuple amazigh ["homme libre", nom que se donnent les Berbères]. C'est l'une des 39 lettres du tifinagh, l'écriture berbère, que tous les enfants marocains vont devoir apprendre dès 2008 - en plus de l'arabe classique et du français. "Le tamazight est notre langue maternelle", explique Amina Ibnou-Cheikh Raha, directrice du Monde amazigh, journal consacré aux questions culturelles imazighen (berbères). "C'est la première langue qui ait été parlée au Maroc. Ce qui est anormal, c'est qu'elle n'ait jamais été enseignée." Les Berbères - nom donné aux Imazighen du fait qu'ils étaient perçus comme des "barbares", réfractaires (dans un premier temps) à l'islam - habitent l'Afrique du Nord depuis 7 000 av. J.-C. Saint Augustin et saint Thomas d'Aquin sont eux-mêmes issus de ce peuple, qui a réussi à préserver sa langue malgré les conquêtes arabe, romaine et française. "Grâce à nos mères et à nos grands-mères, le tamazight [terme désignant toutes les langues des Imazighen] a survécu", commente Lahcen Ouberka, professeur de lycée à Marrakech. Les berbérophones représentent 40 % de la population du Maroc, 20 % de celle de l'Algérie et 1 % de celle de la Tunisie. Cette année, le ministère de l'Education marocain et l'Institut royal de la culture amazigh (IRCAM) ont inscrit cette langue vieille de neuf mille ans au programme de quelque 300 écoles primaires dans tout le Maroc. "C'est très important de l'apprendre à l'école, comme ça on pourra parler avec nos frères du Nord et du Sud", explique, enthousiaste, Zineb Sakale, une élève de cours préparatoire. Certains éducateurs marocains espèrent également que l'emploi de cette langue dans l'enseignement réduira le taux d'échec scolaire des Imazighen. "De nombreux élèves imazighen finissent par abandonner le système scolaire, et c'est en partie dû au fait qu'ils n'étudient pas leur propre langue", assure Fatima Agnaou, chercheuse à l'IRCAM. En 1967, des étudiants de l'université du Maroc mettaient sur pied la première association amazigh d'Afrique du Nord, l'Association marocaine de recherche et d'échanges culturels. Depuis lors, de nouvelles associations se sont créées, réclamant l'enseignement du berbère dans les écoles marocaines. Finalement, en 1994, feu le roi Hassan II annonçait l'introduction du tamazight dans les écoles primaires marocaines, mais le ministère de l'Education ne prit aucune mesure avant l'an 2000. Certains craignent que cette initiative n'échoue en raison de la décision du gouvernement de commencer à enseigner trois dialectes tamazight différents, introduisant progressivement le tamazight standard sur une dizaine d'années. A en croire certains, le gouvernement redouterait une trop grande unité des Imazighen. Il existe bien sûr des pays qui mélangent sans problème les langues dans l'enseignement public. "En Suisse", note Mounia Khaji, directrice du centre culturel Tarik Ibn Zyad, "l'Etat reconnaît quatre langues officielles. Il n'y a pas de divisions ethniques en Suisse. Ces langues sont enseignées depuis l'école primaire jusqu'à l'université, et la société vit en harmonie. " Pourtant, il est des pays où l'enseignement des langues autochtones ne va pas de soi. Dans l'Algérie voisine, par exemple, les Imazighen ont subi une répression systématique après l'indépendance. Il était même illégal de donner un prénom berbère à un enfant. Une telle répression culturelle a déclenché de violentes réactions. Le roi du Maroc, dont la mère est berbère, mène une politique d'intégration prudente. "Nous n'aurons sans doute pas les mêmes problèmes que ceux qu'a connus l'Algérie", soutient la militante Jamila Hassoune. L'emploi du tifinagh, estime-t-elle, est "une richesse culturelle, qui, loin de diviser le Maroc, l'unit." Kent Davis-Packard |