Tizi Ouzou, Freha
de notre envoyée spéciale
La misère saute
aux yeux. Le désespoir aussi. Debout, sous un soleil de plomb, des
assemblées d'hommes écoutent en silence une série d'orateurs
défendre leur position. Les uns et les autres ont les yeux creux,
l'air fatigué, le vêtement rapiécé. Dans chaque
commune de Kabylie se sont tenus, ces jours derniers, d'ultimes meetings.
Le mouvement contestataire des arouchs (tribus) doit en effet décider,
vendredi 27 juin, quelle réponse apporter à l'offre
de dialogue lancée le 31 mai par le nouveau chef de gouvernement,
Ahmed Ouyahia. "Ça va barder au cours du conclave de l'interwilaya !
Il y aura la guerre entre les dialoguistes et les non-dialoguistes",
assure un délégué.
Sur la place centrale
de Freha, commune agricole de 11 000 habitants de la wilaya de Tizi
Ouzou, les interventions, au micro, se font en berbère, entrecoupées
de phrases en français. "Les assassins de nos enfants, ça
ne peut pas se négocier. Le chômage, ça ne peut pas se
négocier..." L'intervenant énumère, un à un,
les principaux points de la plate-forme d'El-Kseur, catalogue de revendications
élaborées en juin 2001, au plus fort des émeutes du
"printemps noir" (123 morts et plus de 2 000 blessés).
Plusieurs des délégués récemment libérés
sont dans la foule.
"NOUS AVONS TOUT LE
TEMPS"
Parmi eux, Rachid
Allouache, ainsi que la figure de proue des contestataires, Belaid Abrika.
L'un et l'autre ont maigri, après huit mois de prison et
une grève de la faim de 41 jours. Ils sont en liberté conditionnelle,
placés sous contrôle judiciaire, ce qui est considéré
par leurs partisans comme un chantage du pouvoir. "A tout moment, on
peut les renvoyer en prison. S'ils ne s'inclinent pas, il y aura
un nouveau cycle de répression", prévoit l'avocat Salah
Hanoune, membre du collectif bénévole de défense des familles
des victimes du "printemps noir".
Une jeune femme monte
à la tribune. Derrière elle, des graffitis géants couvrent
le mur. On aperçoit : "Bouteflika = gendarmes",
ou encore une liste de noms, intitulée "liste des harkis",
injure suprême. Il s'agit des personnes qui se sont présentées
aux élections locales d'octobre 2002, en dépit du mot
d'ordre de boycottage, et qui siègent aujourd'hui au conseil
municipal. Représentante du collectif des femmes du Printemps berbère,
l'oratrice dénonce le système des arouchs, qui exclut
les femmes, souligne que cette injustice ne les empêchera pas, elle
et ses surs de combat, de lutter contre le machisme et d'aboutir
à une société plus libre.
Après cette mise
au point, la jeune femme donne ses consignes : "Pas de pardon
-pour les assassins-. Ne fléchissez pas !" La foule applaudit.
Fusent quelques noms d'oiseaux pour Yazid Zerhouni, le ministre de
l'intérieur, "l'homme le plus honni de Kabylie" et
dont le maintien à son poste, contre vents et marées, est ressenti
comme une "insulte" et une "provocation".
La quasi-totalité
des orateurs, ce soir-là, se prononcent contre le dialogue tel qu'il
est proposé par Ahmed Ouyahia. "Ne tombons pas dans le jeu électoraliste
du pouvoir, soulignent-ils, en allusion à la présidentielle
d'avril 2004. Nous avons, quant à nous, tout notre temps !"
Abrika est ovationné
quand il prend le micro. Il explique pourquoi il invite à rejeter
l'offre du pouvoir. Pour lui, le dénouement de la crise en Kabylie
doit passer par "un signal fort". Lequel ? "Que le premier
magistrat du pays -le président Bouteflika- s'engage
lui-même à satisfaire les revendications de la plate-forme d'El-Kseur",
dit-il, tout en se défendant d'être intransigeant.
Dans l'ensemble,
la wilaya de Tizi Ouzou est plus hostile à l'idée d'une
négociation avec Alger que ne l'est celle de Bejaïa, conduite
par Ali Gherbi, autre figure des arouchs. Ici, à Freha, on
estime que rien n'a changé en Kabylie. "Nous avons toujours
affaire à un système qui tue, qui met les gens en prison de
façon arbitraire et les en sort de la même façon. La justice
reste aux ordres", souligne un délégué. Pour Mounir,
Hamza et Iliès, étudiants en médecine, "la priorité
des priorités, c'est le jugement des assassins. Trop de jeunes
sont tombés, au printemps 2001, en Kabylie. On a trop vu le sang
couler, il faut que la vérité soit établie".
Florence Beaugé