En Kabylie, les "arouchs" réticents au dialogue avec Alger
Jeudi 26 juin 2003
(LE MONDE)

"La priorité des priorités, c'est le jugement des assassins".

Tizi Ouzou, Freha de notre envoyée spéciale

La misère saute aux yeux. Le désespoir aussi. Debout, sous un soleil de plomb, des assemblées d'hommes écoutent en silence une série d'orateurs défendre leur position. Les uns et les autres ont les yeux creux, l'air fatigué, le vêtement rapiécé. Dans chaque commune de Kabylie se sont tenus, ces jours derniers, d'ultimes meetings. Le mouvement contestataire des arouchs (tribus) doit en effet décider, vendredi 27 juin, quelle réponse apporter à l'offre de dialogue lancée le 31 mai par le nouveau chef de gouvernement, Ahmed Ouyahia. "Ça va barder au cours du conclave de l'interwilaya ! Il y aura la guerre entre les dialoguistes et les non-dialoguistes", assure un délégué.

Sur la place centrale de Freha, commune agricole de 11 000 habitants de la wilaya de Tizi Ouzou, les interventions, au micro, se font en berbère, entrecoupées de phrases en français. "Les assassins de nos enfants, ça ne peut pas se négocier. Le chômage, ça ne peut pas se négocier..." L'intervenant énumère, un à un, les principaux points de la plate-forme d'El-Kseur, catalogue de revendications élaborées en juin 2001, au plus fort des émeutes du "printemps noir" (123 morts et plus de 2 000 blessés). Plusieurs des délégués récemment libérés sont dans la foule.

"NOUS AVONS TOUT LE TEMPS"

Parmi eux, Rachid Allouache, ainsi que la figure de proue des contestataires, Belaid Abrika. L'un et l'autre ont maigri, après huit mois de prison et une grève de la faim de 41 jours. Ils sont en liberté conditionnelle, placés sous contrôle judiciaire, ce qui est considéré par leurs partisans comme un chantage du pouvoir. "A tout moment, on peut les renvoyer en prison. S'ils ne s'inclinent pas, il y aura un nouveau cycle de répression", prévoit l'avocat Salah Hanoune, membre du collectif bénévole de défense des familles des victimes du "printemps noir".

Une jeune femme monte à la tribune. Derrière elle, des graffitis géants couvrent le mur. On aperçoit : "Bouteflika = gendarmes", ou encore une liste de noms, intitulée "liste des harkis", injure suprême. Il s'agit des personnes qui se sont présentées aux élections locales d'octobre 2002, en dépit du mot d'ordre de boycottage, et qui siègent aujourd'hui au conseil municipal. Représentante du collectif des femmes du Printemps berbère, l'oratrice dénonce le système des arouchs, qui exclut les femmes, souligne que cette injustice ne les empêchera pas, elle et ses sœurs de combat, de lutter contre le machisme et d'aboutir à une société plus libre.

Après cette mise au point, la jeune femme donne ses consignes : "Pas de pardon -pour les assassins-. Ne fléchissez pas !" La foule applaudit. Fusent quelques noms d'oiseaux pour Yazid Zerhouni, le ministre de l'intérieur, "l'homme le plus honni de Kabylie" et dont le maintien à son poste, contre vents et marées, est ressenti comme une "insulte" et une "provocation".

La quasi-totalité des orateurs, ce soir-là, se prononcent contre le dialogue tel qu'il est proposé par Ahmed Ouyahia. "Ne tombons pas dans le jeu électoraliste du pouvoir, soulignent-ils, en allusion à la présidentielle d'avril 2004. Nous avons, quant à nous, tout notre temps !"

Abrika est ovationné quand il prend le micro. Il explique pourquoi il invite à rejeter l'offre du pouvoir. Pour lui, le dénouement de la crise en Kabylie doit passer par "un signal fort". Lequel ? "Que le premier magistrat du pays -le président Bouteflika- s'engage lui-même à satisfaire les revendications de la plate-forme d'El-Kseur", dit-il, tout en se défendant d'être intransigeant.

Dans l'ensemble, la wilaya de Tizi Ouzou est plus hostile à l'idée d'une négociation avec Alger que ne l'est celle de Bejaïa, conduite par Ali Gherbi, autre figure des arouchs. Ici, à Freha, on estime que rien n'a changé en Kabylie. "Nous avons toujours affaire à un système qui tue, qui met les gens en prison de façon arbitraire et les en sort de la même façon. La justice reste aux ordres", souligne un délégué. Pour Mounir, Hamza et Iliès, étudiants en médecine, "la priorité des priorités, c'est le jugement des assassins. Trop de jeunes sont tombés, au printemps 2001, en Kabylie. On a trop vu le sang couler, il faut que la vérité soit établie".

Florence Beaugé