L’intelligentsia arabe et la révolution berbère

Abdul Rahman Al-Rashid
Arabnews.com
juillet 2001

Il y a plus de dix ans, j'ai écrit un article appuyant les demandes de la population amazighe du Maroc, qui réclamaient à ce moment-là que leur langue soit reconnue par les médias gérés par l’Etat.

Certains ont répondu à mon article soutenant que je n'ai pas été entièrement mis au courant des faits et que la question amazighe n’était qu’une réclamation française destinée à semer le trouble dans cette partie du Monde Arabe. Je ne suis pas convaincu par cette argumentation ni par les justifications, destinées à intimider et à effrayer les autres, qui manquent d’authenticité et qui sont uniquement basées sur des sentiments nationaux et religieux. Ce que nous voyons aujourd'hui corrobore ma conviction sur l'approche incorrecte adoptée par les intellectuels arabes et les dangers qui pourraient résulter d’une compagne d’arabisation forcée et imposée à Tamazight.

Les Amazighs du Maghreb ont vécu dans cette région longtemps avant que les Français y mettent pied. Ils ont joué un rôle clef et décisif en façonnant l'histoire arabe comme ce fut le cas lors de la conquête d'Andalousie et du fonctionnement des affaires des états islamiques successifs dans le Maghreb. Les Amazighs et leur langue ne sont pas des produits du colonialisme tout comme les Kurdes ne le sont pas dans l'Est Arabe. Vous ne pouvez pas rejeter les Amazighs et en même temps être fiers de Tareq ibn Ziyad tout comme vous ne pouvez pas rejeter les Kurdes tout en glorifiant Saladin.

Il est inconcevable que nous accusions les petits-enfants de ces deux grands peuples de trahison et d'être fidèles à la France ou à d'autres pays en sachant pertinemment qu’ils ont toujours vécu dans les mêmes terres où ils vivent aujourd’hui avec leur propre langue et culture, longtemps avant l'arrivée des nationalistes arabes et des extrémistes islamiques. La présence continue des cultures de ces groupes minoritaires est une preuve qu'ils représentent une extension du passé aussi bien qu'un droit légitime dans le présent. Ce qui se produit actuellement en Algérie devrait nous embarrasser, nous les Arabes, au plus grand degré. En effet, les confrontations actuelles sont le résultat des tentatives forcées d'imposer une culture unique à un ensemble très large de population. Au lieu de traiter le problème de Tamazight de la même manière que nous demandions aux autres de traiter notre langue et notre religion - avec compréhension et tolérance -, nous essayons de leur imposer notre langue et nos traditions tout en se plaignant du sort réservé aux minorités arabes ou musulmanes à qui on nie les droits linguistiques et religieux.

Nous sommes heureux de constater les mesures prises par le Maroc en décidant d’introduire la langue amazighe dans les médias officiels. Tamazight est aujourd’hui présente dans les bulletins d’information au même titre que l’arabe [*]. En procédant ainsi, le Maroc repousse les justifications des anti-amazighs qui s’abritent derrière la haine des Arabes ou l’alignement sur la France. Le blâme devrait être rejeté sur les intellectuels arabes qui continuent d’agiter le drapeau de l’arabisation aux dépens des langues locales et à le justifier par le combat contre les langues étrangères. À ces derniers, nous disons que Tamazight est une authentique langue locale. Le blâme devrait spécifiquement être rejeté sur ces Arabes qui ont attaqué Tamazight et qui ont accusé son peuple d'être des traîtres et des agents francophones. Ceci a mené d'autres Arabes dans l'Est à amasser l'éloge sur les campagnes d'arabisation tout en critiquant Tamazight, son art et sa culture. Il est temps que les intellectuels arabes reprennent conscience et admettent leurs erreurs en recherchant à imposer leurs cultures à d'autres. C'est le devoir des intellectuels arabes d’apporter leur soutien à toutes les cultures et de soutenir les populations les véhiculant.

Traduit de l’anglais par Rachid Ridouane Ziri.

[*] Note de la rédaction de Mondeberbere. Nous tenons à mettre en garde nos lecteurs qui ne sont pas au fait de la situation réelle de l'amazigh dans les médias marocains. L'amazigh est loin de bénéficier du même statut que la langue arabe dans les bulletins d'information. Au Maroc, " les bulletins des dialectes " ne durent qu'une petite dizaine de minutes (avec trois à quatre minutes pour chacun des trois parlers). Leur niveau est très bas, le générique les accompagnant est en arabe et leur caractère rébarbatif est repoussant. Aussi, tous les acteurs du Mouvement amazigh rejettent ce bulletin, qualifié de mascarade et appellent à une réelle introduction de l'amazighe dans les médias marocains. Le bulletin d'information en arabe est diffusé quatre fois par jour et peut durer à chaque fois jusqu'à une heure ou une heure et demie.