ÉCRIRE À TAMAZGHALa pensée humaine est prodigieuse: en un instant, elle est capable de nous transférer aux endroits les plus impensables quoique la destination est inconnue. Il y a quelques instants, cher lecteur, tu as pris la détermination de lire ce livre, et tu te vois déjà dans la cité d'Igulmimen au Sud-Est du Maroc. Bien sûr, dans ce désert, le temps s'écoule d'une façon tout à fait différente ; ce n'est pas une question de température. Tes mouvements deviennent plus lents et cela est très important pour quelqu'un comme toi qui es habitué à l'incontournable vitesse. La vie flue par là dans un autre rythme, l'entends-tu ? Dans l'une des ruelles de la vieille ville apparaît un enseignant ; prenant le chemin du boulot, il traverse la palmeraie et se précipite à l'école toute proche. Aujourd'hui, il y organisera un sit-in, il ne sait pas jusqu'à quand il cessera cette action. Il en a marre d'avoir à garder cinquante-deux petits enfants en classe : certains partagent leur pupitre à trois ; ce qui l'ennuie le plus c'est ce manque de moyens pour apprendre l'amazigh maintenant que cette pensée unique exprimée en arabe et en français commence à lâcher . La réalité est lourde: pas de livres et pas de formation d'enseignants ; le plus choquant est le fait de remplacer les cours d'amazigh par d'autres matières ; et c'est ce qui provoque l'enfermement de notre instituteur à l'école. Il s'appelle Omar DEROUICH ; il a envoyé, dernièrement, à ses amis catalans, quelques poèmes écrits entre 1989 et 2006. Il a intitulé ce nouveau recueil Taskiwin (petites cornes), nom d'une danse amazighe propre au Haut Atlas au Nord-Ouest de Warzazat. Dans cette danse, les hommes accrochent aux épaules des instruments de musique en forme de petites cornes ; alors ils les font sonner par vibration. Ce ne sont là ni des vers solennels ni raffinés ; l'auteur les adresse à la collectivité, ils les a écrits avec une fidélité têtue envers son identité. En fait, dans ces poèmes, il n'y met pas une emphase spéciale dans la culture de sa nation ; les vers jaillissent de ce qui a été exprimé déjà dans sa langue et visent ce qui n'a pas encore été dit. Le poète juge que la poèsie traverse les consciences individuelles et collectives pour devenir un observatoire de l'esprit humain ; il juge également que le poète n'est pas un héros mais seulement quelqu'un qui écrit et qu'il n'y a pas de motifs pour le désepoir. Notre poète sait que nous pouvons penser dans une langue étrangère cependant nous pourrons difficilement y sentir. D'autre part, il est conscient qu'on peut mettre des entraves à l'apprentissage scolaire d'une langue – fait grave – et malgré tout, il est impossible de réussir à faire cesser, aux enfants, le sentiment en leur langue vitale. Cette nécessité a poussé notre enseignant poète à écrire ses poèmes. Les auteurs de ce type de littérature ne vivent pas de leurs écrits ; leur inquiétude est spirituelle. Eux, ils lisent, chantent et publient leurs oeuvres avec leurs uniques efforts ; parfois, avec l'aide d'amis mais sans attendre aucune reconnaissance. Heureusement, cette nécessité vitale possède aussi des lecteurs de cette littérature. Dans ce sens, Tamazgha, pays des Amazighs, est un lieu spécial ; il ne renvoie pas exclusivement à la littérature mais ce territoire devient même un concept spirituel. Jordi Badiella |