UNE POÉSIE DE L’IDENTITÉAu côté de la poésie amazighe (berbère) marocaine populaire, de tradition orale, souvent chantée et accompagnée par des instruments musicaux – chants pour enfants, chants funèbres, chants collectifs (ahidous, ahwach, tindi…), chants individuels (tamawayt, atkkewer, assendou…), – la poésie amazighe marocaine moderne émerge lentement. Les poèmes ne sont plus seulement destinés à la mémorisation, propre à la tradition orale, car leurs auteurs éditent leurs travaux sur papier. À côté des thèmes traditionnels comme l’amour ou les vices de la société, la poésie de libération de l’époque coloniale laisse place, aujourd’hui, à une poésie de l’identité amazighe. La langue amazighe qui occupe un large domaine en Afrique du nord, présente trois variantes au Maroc : tarifit au nord, tamazight au Maroc central, et tachelhit, au Sud-ouest. Ces trois variantes n’ont jamais fait l’objet d’un processus de codification et de standardisation, et encore moins de normalisation. Au Maroc, la politique linguistique, initiée à l’époque du Protectorat français, a toujours été le monolinguisme du groupe dominant, l’arabe, et le maintien de la langue des colonisateurs, le français. Dernièrement, toutefois, divers facteurs permettent de voir avec plus d’optimisme la situation. Un premier motif de confiance est la naissance d’un mouvement associatif amazigh, qui a rédigé en 1991 la « Charte d’Agadir relative aux droits linguistiques et culturelles » ; un autre motif est la prise de conscience de nombreux groupes d’intellectuels qui signèrent en 2000 le « Manifeste berbère » et, enfin, une certaine volonté politique de l’État marquée par le décret royal de 2001 qui porte sur la création du l’Ircam (Institut royal de le culture amazighe). L’amazigh et le catalan ont de nombreux points communs. J’en mentionnerai deux : l’absence de l’amazigh dans le système éducatif marocain, qui ne fut introduite dans l’enseignement primaire – de façon expérimentale – qu’à la rentrée scolaire 2003. En second lieu, l’interdiction d’inscrire des prénoms amazighs : le prénom Idir n’a pas pu être enregistré à Casablanca en 1998, ou bien Sinimane, en 1999 à Rabat, par exemple. Cette interdiction, cependant, commence à s’assouplir et Numydia a pu être enregistré à Alhoceima en 2001 ou, en 2003, Amasin à Tata et Akly à Igulmimen. Il y a aussi d’autres données qui rapprochent, aussi, nos caractéristiques socioculturelles. Par exemple, d’après le mouvement amazigh, 60% des Marocains sont des Amazighs (dans les zones rurales, cette proportion est supérieure à 80%). D’autre part, en Catalogne, une grande partie de la population maghrébine n’est pas arabe, mais amazighe. On calcule que les deux tiers des cent mille marocains établis en Catalogne sont des Amazighs. Ceux qui parlent une langue essentiellement orale, minorisée par l’arabe, avec une base sociale qui en réclame la normalisation, considèrent indispensable toute manifestation culturelle. La présente publication des poèmes d’Omar Derwich adhère à cette perception. Instituteur et membre de l’association Tilelli (liberté) à Tizi-n-Imnayen, né à Igulmimen en 1960, la formation arabisante et francisante d’Omar Derwich l’a obligé à devenir un autodidacte linguistique inspiré par les études de chercheurs français (André Basset, Gabriel Camps, Lionel Galand…), algériens (Mouloud Mammeri, Salem Chaker, Tassadit Yacine…) et marocains (Ahmed Boukous, Miloud Taifi, Abdellah Bounfour, Mohamed Chafik…) Les poèmes choisis par l’auteur pour cette publication résument vingt années de production. En plus de la traduction en catalan, nous les présentons dans leur version originale amazighe en caractères latins et tifinaghs, l’alphabet sauvegardé par les Touaregs. Le premier poème, Llavor d’esperança, est daté du 1er janvier 1994, année où il fut emprisonné avec six compagnons de l’association Tilelli. L’auteur a été détenu à la suite d’une manifestation du 1er Mai pour avoir porté des banderoles sur lesquelles il demandait la reconnaissance de l’amazigh. Jordi Badiella |