INTRODUCTION

Les contes que l’on va lire sont traduits du berbère (tamazight), langue chamite encore largement parlée dans l’Atlas marocain. Ils ont été racontés ou plutôt psalmodiés par la mère de M. Khallouk. La déclamation de ces contes n’a rien à voir avec notre conception de la forme narrative. Beaucoup d’effets sont dus à l’importance de l’intonation et à un accent traînant, voulus par la culture orale des Berbères (Imazighen). La poésie, par exemple, pleine de réalités modernes, se colporte de souk en souk. Elle fait office de complainte et de réflexion. Les contes réunis ici sont pour la plupart connus partout dans les montagnes et jusque dans le sud. Ils sont N’tifa parce que c’est une N’tifa qui les a récités [1]. Mais dans la province montagnarde d’Azilal, nombreux sont ceux qui les savent par cœur. On les retrouve dans d’autres tribus avec plus ou moins de variantes [2]. Izza Br’ekka est racontée sous un autre nom à Marrakech, mais mis à part celui-ci, les autres contes de ce recueil, sont dans leur majorité, inédits.

Au-delà de la vie rude et simple de l’Atlas, qui tisse le fond des récits et leur couleur locale, l’aspect brut des contes est ce qui surpend le plus le néophyte. Contrairement aux versions « officielles » de nos contes français ou européens introduits en littérature, le conte berbère n’a pas été aseptisé, il répond à l’adage : « Le conte n’est pas fait pour être expliqué. » Sans parler du merveilleux dont ces contes sont remplis, disons que les méchants sont punis à la fin, et de façon cruelle, et surtout que la rationalité du récit y est souvent bafouée. Certains personnages agissent par prescience, d’autres ne posent pas les questions évidentes que l’on attendrait d’eux, ce qui recule d’autant le dénouement.

Mais ce qui les éloigne de nous est peut-être moins étonnant que ce qui les rapproche. Les contes voyagent, ils accompagnent les hommes. Une histoire arabe de Fès n’est autre que le double local du conte d’Eros et Psyché dans les Métamorphoses d’Apulée. Tel autre conte de l’Égypte antique se retrouve dans l’Atlas. Ainsi le lecteur reconnaître dans la première partie du Chat enrichi et du Miroir merveilleux, respectivement Le Petit Poucet et Blanche-Neige, et dans la fin d’Aïcha M’ghighida, Cendrillon. Des héros connus aux aventures pourtant si différentes ici. Si le nom d’Aïcha n’est associé à la cendre que lorsque ses aventures rejoignent l’histoire de Cendrillon, cette Cendrillon berbère n’en mène pas moins sa vie propre. Quant à Blanche-Neige, elle rencontre sept étudiants et se marie trois fois.

Le conte adapte son monde à la réalité du lieu. Toute une vie s’organise autour des aventures du héros. Ici, le petit pot de beurre est encore une réalité, tout comme le bois que vont chercher les femmes, les maisons fortifiées, les murs de terre, les grenades, les moutons, les boucs et les souks. Seuls les Juifs – une légende situe leur venue au temps de Nabuchodonosor – dont les tribus se mêlaient aux tribus berbères, ont disparu du paysage.

A moins de deux cents kilomètres à l’est de Marrakech, un monde aujourd’hui pris entre la nostalgie et un certain confort et que l’oubli guette à travers les feuilletons télévisés égyptiens.

Georges Oucif

[1] [NDLR] [...] Quoi qu’il en soit un Ntifi est compris sans difficulté par les Cheuhs (Souss) et semble l’être moins par les Berabers (Moyen-Atlas). Nos informations et la pratique du dialecte nous autoriseraient même à fixer chez les Ntifa l’extrême-pointe du domaine de la tachelhit parlée par les populations ayant leur habitat au sud d’une ligne Demnat-Tassourt (Mogador). [...]
Source : Étude sur le dialecte berbère des Ntifa : grammaire, textes / Emile Laoust. Paris : E. Leroux, 1918.

[2] [NDLR] Par exemple la variante de Hmmou Ou Namir. Cf. : Hmmu U Namir Ou l’oedipe berbère, par Abdallah Bounfour