D’OÙ VIENT LE VENT ?

HAMADI

      On raconte que, dans les temps anciens, les hommes voulant déclarer leur flamme attiraient à eux une buse, de celles qui ont vécu maints voyages au-delà des sept mers. Chaque amoureux chargeait alors l’oiseau d’emporter avec lui une offrande pour sa bien-aimée. Le plus généreux d’entre tous faisait présent de dix-sept années de sa vie. La buse s’envolait alors dans les airs. Parvenue à destination, elle se perchait sur la plus haute branche d’un figuier et déversait mille et une chansons aux amoureux de cette Terre. Seule l’aimée dont le cœur était ouvert au moindre frémissement de l’indicible comprenait le message.
      C’est ainsi, raconte-t-on dans les terres lointaines du Sud, que les femmes rejoignaient à tire d’aile l’élu de leur cœur.
      Nous ne sommes plus en ces âges de fabuleuses croyances. Cependant, pour une femme au regard d’enfant et au sourire d’énigme, combien d’hommes seraient aujourd’hui encore prêts à chasser la buse...

      Dans le temps d’avant le temps, en ces terres lointaines du Sud, vivaient des hommes aussi bleus qu’était bleu leur regard. Lune après lune, saison après saison, année après année, ils parcouraient les terres désertiques qui s’étendaient à perte de vue entre les hautes eaux et les eaux calmes, entre le rêve des hommes et leur lassitude.

      Cette année-là, dans son entêtement, la sécheresse se montra plus acharnée encore à troubler le repos des hommes et le sommeil des bêtes. II n’y avait plus d’eau ni d’ombrages où goûter le temps qui s’égrène. Aboli le plaisir des sens qui rythmait le cours des jours au lent diapason du balancement des femmes épuisées par les longues distances parcourues à la quête de l’eau. Étouffés ces rires en cascades qui réjouissaient la tribu et ses morts mêmes...
      Devant l’urgence de la situation, le conseil des Anciens se réunit à la hâte. Les sages devisèrent pendant des jours et des lunes. Au terme de leurs palabres, une certitude s’imposa : l’un des hommes de leur peuple devait être envoyé en reconnaissance. Parmi eux, le nom de Latif le Beau s’imposa. Il serait leur porte-parole, l’émissaire des Hommes Libres. Aussitôt ils l’appelèrent et lui expliquèrent tant et plus l’importance et la difficulté de sa tâche. Ils l’exhortèrent aussi à obéir et à partir sans retard dans les forêts du Nord Profond à la recherche de Mère Pluie.
      
Le jeune homme écouta en silence.

      Le sage d’entre les sages – qui était aussi le plus vieux d’entre les vieux – était assis à l’écart. Lorsque tous furent partis, qui à son labeur, qui à son plaisir, le vieillard accueillit le jeune homme sous un figuier centenaire. Assis en tailleur, ses yeux se perdaient au loin sur l’horizon embrumé en cette heure tardive. Son regard ne croisa jamais celui de Latif, et c’est d’un geste presque tendre qu’il l’invita à s’asseoir.

      " Mon fils, que penses-tu de la décision du Conseil ?
      - Je pense, ô Maître, qu’il est dur d’être élu !
      - Veux-tu reculer ?
      - Non, Maître !
      - Il n’est pas trop tard, cependant ! Et il n’y a pas de honte à préférer le renoncement à l’action !
      - Non, Maître, je t’assure... Je suis prêt à partir.
      - Bien ! Alors écoute-moi: sur ton chemin, tu rencontreras des arbres magiques…
      - Qu’ont-ils de magique, Maître ?
      - Et des oiseaux bavards aussi...
      - Des oiseaux qui parlent ?
      - Il te faudra vaincre ta peur au contact des arbres magiques et répondre aux questions des oiseaux pour atteindre ton but !
      - C’est un grand honneur pour moi, Maître, que d’affronter l’espace et le temps à la recherche de Mère Pluie !
      - Alors va !

      Le vieillard se coucha aussitôt sur le flanc, à même le sol, et, les yeux fermés, sembla déjà dormir profondément.
      Latif était fier d’avoir été choisi parmi les plus valeureux des jeunes hommes de la tribu. Cependant, au sortir du village, son esprit s’obscurcit et sa marche se fit plus hésitante. C’est que...

      (...)