Ahmed Haddachi, Memmi s n ifesti d awal (enfant du silence est la parole), roman, Imp. Walili, Marrakech, 2002.Depuis quelques années, un nouveau genre littéraire commence à apparaître au Maroc dont il s’avère nécessaire de rendre compte. Il s’agit de la littérature marocaine écrite en amazigh (berbère). Grâce à des écrivains, qui ont tous publié à comptes d’auteurs, elle fait son chemin sur le marché de l’édition et occupe une place centrale dans le champ de la revalorisation de l’identité culturelle des Amazighs. Si la poésie, dont l’édition a débuté depuis la fin des années soixante-dix, reste le genre dominant, l’écriture romanesque s’est imposée ses derniers temps comme une des priorités des écrivains en amazighe. Après Askkif n inzaden (soupe aux poils) de Ali Ikken, Imula n tmktit (ombres de mémoire) de Afulay, Ticri n tama n tsarrawt (le pied de la guillotine) de Bouzaggou, Tawargit d imik (rêve et un peu) de M. Akunad, Haddachi publie un récit singulier du nom de Memmi s n ifesti d awal (enfant du silence est la parole) que nous allons présenter pour illustrer cette littérature émergente. Dans les sociétés amazighes d’avant la constitution des États-nations auxquels elles se rattachent désormais, la production orale domine le champ de l’activité culturelle. La tradition écrite étant circonscrite au savoir religieux et circule dans les sphères marquées par la sacralité, en particulier les milieux maraboutiques. La littérature écrite est en ce sens une activité récente et elle est étroitement liée au phénomène de renouveau culturel en œuvre dans ces sociétés suite aux transformations induites par la colonisation et la construction nationale. Au-delà de leur signification identitaire et politique, les écritures actuelles en amazighe présentent certains traits qui les distinguent de la production classique et établissent un rapport particulier avec l’héritage oral. Dans ce sens, le récit de Hadachi mérite une attention particulière. L’auteur a justement investi dans son écriture certains symboles et personnage de la mémoire culturelle des Amazighs. Mis en texte sous forme de fragments dialogiques, le récit relate les réflexions de certains personnages des contes traditionnels. Ainsi, Asklu (Arbre) entre en dialogue avec Iselli (Pierre) ou Acal (Terre), qui interroge à son tour Aghyul (Âne), Agdid (Oiseau), Asif (Rivière), Anzar (Pluie), Aslem (Poisson), Tifighra (Vipère) ou Insi (Hérisson). Les propos de ces héros familiers de la narration amazighe portent sur l’Homme et sur les effets catastrophiques de son action sur la terre. Le roman s’inspire ainsi de la culture terrienne, suivant le terme du romancier M. Khaïr-Eddine, qui donne sens et fonctions à ces propos et aux attitudes des personnages convoqués. Toutefois, l’absence du Chacal (Uccen), comme le héros par excellence de ce genre narratif dans la production orale en amazighe, dans cet univers romanesque est très significative. Mais cette absence n’est pas totale. C’est probablement autour de ce personnage que s’organise tout le récit et les propos des autres. L’image du Chacal, ce symbole de Tihrci ambiguë, pour reprendre le concept de Tassadit Yacine sur « la ruse » des dominés, et ses ombres couvrent cependant l’espace du récit et ses illusions. Le récit ne surprend, dès la première page, avec cette information : L’arbre, de par sa fragilité, se demande : puisque le feu a pris dans l’eau, qu’est-ce lui reste à « consommer ? Il pensait certainement à ses feuilles et racines et souhaitait malédiction à celui qui a pu l’allumer et l’attiser et mettait en garde celui qui tenterait de s’y réchauffer. L’eau prend-elle feu ? Ce serait donc la fin du monde ! Avec cette interrogation, le récit nous fait entrer dans l’univers complexe des relations entre la nature et l’homme qui, avec ses activités économiques, sociales et culturelles, met en danger l’équilibre écologique des êtres et des choses. Dans ce voyage, les raccourcis établis à travers des emprunts à la production orale confrontés aux expériences humaines sont très révélateurs. Un voyage dans un univers où la philosophie de la vie est jointe à la délicatesse du langage en métaphores et paraboles, choisis dans le vocabulaire d’une tribu de pasteurs agriculteurs des hautes vallées du Haut Atlas Oriental. Ce qui n’est pas écrit est plus éloquent que ce qui est écrit dans ce livre, dit un critique « analphabète » des Aït Merghad, après avoir écouté le récit écrit, à l’auteur. Outre les corpus riches que le texte offre aux chercheurs, les silences forment également une matière riche à contempler et à découvrir. En un mot, la langue amazighe, parce qu’elle est orale et intégrée dans la dynamique sociale et culturelle d’une frange importante de la population nationale, exprime ce qu’il y a de profond, de riche et de créatif dans la culture marocaine dont cette œuvre donne une parfaite illustration. |