Comment
écrire et lire le tifinagh
L'unité dans la diversité
est décidément l'aspect majeur de tout ce qui se rapporte à l'amazighité.
Le fond commun est incontestablement unifié mais les réalisations divergent
selon les régions et selon les parlers. Nous avons pu le consatater dans
les systèmes graphiques, que ça soit entre le libyque oriental et le libyque
occidental, entre les différents systèmes graphiques touarègues et au
sein des systèmes des néo-tifinagh d'aujourd'hui. Cette diversité n'est
pas hasardeuse. Elle reflète en grande partie des variations régionales.
Certaines de ces variations ont atteint un degré de phonologisation, d'autres
sont prédictibles car conditionnées par le contexte (le cas de la spirantisation)
Prenons le cas du rifain
pour illustrer nos propos. Le rifain est un parler amazigh parlé au nord
et au nord-est du Maroc. Il a subi de nombreux processus affectant son système
consonantique et vocalique. Ci-dessous certains de ces processus [6].
Les formes rifaines sont comparées avec les mêmes mots attestés en chleuh
:
- Changement de /l/ en
/r/ [7]
| chleuh |
rifain |
gloss |
| ils |
irs |
langue |
| awal |
awar |
parole |
- Élision
de la voyelle /a/
| chleuh |
rifain |
gloss |
| afus |
fus |
main |
| adâr |
dâ: |
genou |
- Élision
de /r/
| chleuh |
rifain |
gloss |
| asrdun |
asadun |
mulet |
| tasirt |
tseat |
meule |
- Changement de
/lt/ en /tc/
| chleuh |
rifain |
gloss |
| ultma |
utcma |
ma soeur |
| taqbilt |
taqbitc |
tribu |
- Changement de
/ll/ en /dj/
| chleuh |
rifain |
gloss |
| illi |
idji |
ma fille |
| illa |
idja |
il existe |
Le cas du rifain,
par ses différentes variations, est un exemple parfait de ce que nous
souhaitons développer : tifinagh face aux variations attestées dans chaque
parler. Autrement dit est-ce que c'est tifinagh qui doit s'adapter à ces
variations ou plutôt le contraire. Prenons le processus (5) illustré ci-dessus.
Doit-on noter la forme sous-jacente /illi/, attestée comme telle dans
la plupart des parlers amazighs, comme "illi" ou plutôt, pour
refléter la variation rifaine, comme "idji". La réponse n'est
pas aussi simple que cela peut paraître. Il est clair que dans un souci
de conformité avec tous les parlers amazighs, la première solution semble
la plus adéquate. Cette solution a en plus l'avantage de nous épargner
une invention d'un autre signe (dans ce cas précis, il ne s'agit pas d'une
invention à proprement dit mais plutôt d'une reprise du signe qui désignait
la consonne /s/ en libyque). Le même problème se pose aussi pour le processus
(4), doit-on écrire utcma ou ultma ? Ces problèmes se posent quelle que
soit la graphie adoptée, arabe, latine ou tifinagh. Notre objectif est
de souligner ces problèmes, nous n'avons pas la prétention d'en apporter
des solutions dans ce travail. D'autres travaux sont plus à même de proposer
des solutions adéquates. C'est le cas de la table ronde tenue à Utrecht
en 1996 " Vers une standardisation de l'écriture berbère (Tarifit)
: Implication théorique et solutions pratiques " qui faisait suite
aux solutions avancées dans les ateliers "Problèmes en suspens de
la notation usuelle à base latine du berbère" organisés en juin 1996
par l'Inalco. Un autre colloque international a traité de ce sujet, il
s'agit de la table ronde "Enseignement, apprentissage de l'amazigh
: expériences, problématiques et perspectives" organisée le mois
de juillet 1996 par l'Université d'Eté d'Agadir.
À quelques
variations près, les différents tableaux des néo-tifinagh sont identiques
et peuvent facilement s'adapter aux parlers de chacun. En attendant une
prise en charge institutionnelle et officielle, seule capable d'imposer
un tableau standard et une norme, nous pouvons d'ores et déjà vous présenter
quelques règles d'écriture plus ou moins adoptées par les différents acteurs
du mouvement amazigh :
-
L'écriture se
fait de gauche à droite et les mots s'écrivent comme ils se prononcent.
Un blanc sépare les mots.
-
La tension ou
la gémination qui distingue entre le /m/ des formes suivantes par
exemple :
| imi |
"bouche" |
|
immi |
"ma mère" |
est notée par le
doublement de la lettre, sauf pour la consonne /n/ auquel cas un chapeau
est noté au dessus (pour éviter la confusion avec la lettre /l/.)
-
La ponctuation
est notée comme dans la majorité des langues (. , ; : ! ?). Les majuscules
ne sont notées que dans la version développée dans le logiciel d'Arabia
Ware Benelux (téléchargeable sur leur site http://www.arabiaware.com)
-
Les voyelles
/a/ et /u/ sont placées au milieu de la ligne d'écriture pour éviter
la confusion avec les signes de ponctuation (. et :)
-
Pour noter les
variations régionales, deux solutions sont envisageables ; soit recourir
aux caractères disponibles dans les différentes versions des néo-tifinagh.
Mais nous avons montré plus haut que cette solution surcharge inutilement
le répertoire alphabétique. La deuxième solution est d'utiliser des
signes diacritiques pour noter la spirantisation des consonnes occlusives,
par exemple (un trait souscrit). S. Chaker (1995 : 35) propose des
diacritiques (un point souscrit) pour noter la pharyngalisation conditionnée.
La pharyngalisation ou l'emphase, caractérise les consonnes suivantes
dans la représentation phonologique : /t/, /d/, /z/. L'emphase ne
se limite pas à la consonne emphatique sous-jacente, mais s'étend
aux sons voisins. Tout son apparaissant au voisinage d'une emphatique
peut être emphatisé. Ainsi /tadinga/ "la vague" se réalise
!tadinga [8].
S'agissant donc d'une propagation conditionnée, il suffirait de distinguer
les pharyngales sous-jacentes, ce qui est le cas puisqu'elles sont
notées par des signes distincts en tifinagh, et connaître la règle
pour réaliser une prononciation correcte. Les pharyngales /l/, /s/
, /j/ et /r/ n'ont aucun signe correspondant ni en libyque, ni en
saharien et ni en tifinagh touarègue. La raison de l'absence de ces
signes est due à la pertinence très faible de ces consonnes, attestées
surtout dans les formes empruntées à l'arabe / !ssif/ "été"
/ !ullah/ "par Dieu", / !rbbi/ "Dieu".
La seule paire minimale que nous avons pu relever attestant d'un staut
pertinent de la pharyngale /j/ est la suivante :
| /ijja/ |
"Il sent
bon" |
|
/ !ijja/ |
"Il sent
mauvais" |
-
La labiovélarisation
est la réalisation de certaines vélaires avec une co-articulation
labiale. C'est un phénomène très largement répandu en berbère. Seul
le touarègue l'ignore totalement. Dans la notation à base latine,
les labiovélaires sont représentées par une lettre accompagnée soit
d'un "w" ou d'un "°" en exposant au-dessus de
la ligne d'écriture. Les labiovélaires attestées en berbère sont les
sonores /g°/, /R°/ et les sourdes /k°/, /x°/ et /q°/. /b°/ est aussi
attesté en kabyle. Vu l'importance de noter ces consonnes d'une manière
distincte, car il en va des sens des mots, comme pour les formes suivantes
attestées en chleuh :
| ar
itgga |
"il
met" |
|
ar
itgg°a |
"il
lave les vêtements" |
| Ri |
"ici" |
|
R°i |
"tiens" |
| ik°ti |
"il
se rappelle" |
|
ikti |
"la
colline" |
Il serait préférable,
puisque c’est largement répandu et utilisé, de s'aligner sur l'usage
de la notation latine en faisant suivre les vélaires labialisées d'un
exposant "°".
- Les ligatures,
usage touarègue traditionnel, ne sont pas utilisées en néo-tifinagh.
- Quand les lettres
/l/ et /n/ se suivent la lettre /n/ est penchée (solution proposée par
S. Chaker (1994 - 41) C'est le cas pour les formes " luln "
(ils sont nés) ou " nlla " (nous existons), par exemple. Il
est vrai que ce problème ne se pose pas pour ceux qui notent le schwa
qu'il suffirait d'insérer entre les deux signes.
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