PRÉFACE |
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Comme par réaction à la berbérophobie qui semble animer les responsables politiques nord-africains de l'ère des indépendances, des universitaires imazighen, de plus en plus nombreux, emboîtent le pas à feu Mouloud Mammeri pour apporter chacun sa pierre à la restauration et à la standardisation de la langue de Mmis-n-Yzza (Massinissa), lui permettant ainsi de se réapproprier son génie créatif. Ils le font sans tambour ni trompette, par fidélité à l'esprit et à la lettre de l'adage ancestral : "Wanna yteggan wer da yttini, wanna yttinin wer da ytegga!" Le professeur Lahcen Oulhaj est de ceux-là. Économiste de formation, il ne pouvait se désintéresser de l'économie d'un langage qui a nourri sa pensée et son affectivité au moment même où s'ouvraient sur le monde ses sens et son esprit, un langage qui, une fois pour toute, a conquis l'intimité de sa conscience. Très probablement, Lahcen Oulhaj a dû réaliser la solidité des liens invisibles qui l'attachent à la tamazighte à une époque où les circonstances l'ont mis en demeure de faire un retour sur soi, et de se regarder au fond de l'âme. Je le soupçonne donc d'avoir conçu le projet de rendre hommage à la langue de sa mère voici déjà longtemps, à un moment où, dans l'une des geôles des années de plomb, il a eu le loisir de méditer sur son destin de jeune Berbère manipulé par les uns et torturé par les autres en une cause qu’il estimait être juste sans peut-être en connaître tous les tenants et aboutissants. Les jours en ces lieux sont courts quelle que soit la saison ; très longues y sont les nuits, et propices à la réflexion approfondie sur les sujets importants de l'être et du devenir. En sept ans de sa jeune existence, Lahcen, a eu plus que le temps de ruminer bien des dictons, des chansonnettes et des devinettes berbères, qui lui permettaient de se revoir enfant, et heureux. Seules les personnes bilingues, trilingues ou polyglottes connaissent vraiment le prix de la paix intérieure que la langue maternelle à une âme en détresse. C’est donc une offrande votive qu'Oulhaj apporte à l'amazighité, et il y a mis tout son coeur. Qui oserait dès lors entreprendre une critique voulant scientifique ou pédagogique de "La Grammaire du Tamazight, éléments pour une standardisation" ? Est bien ! Rassurez-vous, cher lecteur, l'auteur de ce petit mais bel ouvrage, n’a pas seulement voulu s'acquitter d'une dette à l'égard du berbère, hâtivement, pour pouvoir passer à autre chose. C'est un véritable engagement qu'il s'est imposé en prenant témérairement part au riche débat linguistique sous-tendu par la volonté des Imazighen de sauvegarder, enrichir, et promulguer leur langue. Débat qui ne semblait pas l'interpeller personnellement, pourtant. Les positions qu'il fait siennes et les couleurs qu'il annonce dès son avant-propos ne procèdent pas d’un désir de provocation, mais bien d'une intention délibérée de faire prendre conscience de la possibilité d'envisager l'examen du berbère langue mystérieuse sous des angles tout à fait nouveaux, tant du point de vue de sa grammaire que de celui de ses rapports avec les autres langues. " ..., je suis de plus en plus convaincu que le tamazight se rattache au grec ancien... " nous dit-il, aptes avoir affirmé que "... s'il est un thème où les deux langues [l'arabe et le berbère] sont totalement différentes, c’est bien celui du syntagme verbal ". Je ne me sens pas qualifié de répondre, pour ma part, ni à la premier ni a la seconde de ses deux assertions, mais j’estime qu’il n'a pas tort de mettre en doute des conclusions linguistiques remontant au début du siècle: Elles s'imposent à l'esprit du chercheur plus, peut-être. Par le ressassement dont elles font l'objet que par la validité des arguments qui les soutiennent. En tout état de cause, Oulhaj, prend solennellement la responsabilité de ses opinions, comme pour assurer que le jour viendra où il les assoira sur des preuves irréfutables. Connaissant son esprit de suite, et aussi son aptitude à survoler toute question relative à l'histoire des langues, je suis fondé à croire qu'il tiendra parole. Mais d'ores et déjà, je voudrais lui dire que la volonté de mettre un frein à la sémitisation du berbère ressortit à une idéologie et non à une démarche scientifique. Je ne vois pas la nécessite, par exemple, de bannir du berbère toute trace du pluriel brisé, par un coup de plume, alors qu'il constitue l'un des éléments morphologiques qui attestent le mieux l'unité de la langue. N'est-il pas rassurant pour le berbérophone de constater que, d'un bout à l'autre de Tamazgha, les pluriels des mots afus, afud, et imi sont ifassen, ifadden, et imawen ? Et pourquoi vouloir que l'article soit toujours un a, et jamais un i ni un u ? N'y aurait-il pas risque de défigurer la tamazight aux yeux de ses locuteurs sans gain pédagogique réel pour les berbérisants potentiels ? Notre langue n'est ni plus facile ni plus difficile que l'allemand, l'anglais, l'arabe ou le français. Autant lui garder sa spécificité, son charme antique, et ses caractéristiques prosodiques les mieux à même de lui éviter toute solution de continuité dans sa chaîne littéraire. Mohamed Chafik |