Le dahir berbère, une supercherie de l’histoire

Madani Bouhmala (L’essentiel, n° 13, juin 2002)

Rien n’a autant pesé sur le mouvement amazigh que le Dahir dit berbère promulgué par les autorités coloniales le 16 mai 1930. La vulgate du mouvement national martelait dans toutes les instances que ledit Dahir voulait séparer entre Arabes et Berbères, en œuvrant à christianiser ces derniers. Ainsi disait la vulgate. Quant au texte à proprement parler, il ne faisait que consacrer les contenus établis par un travail juridique entamé depuis 1913. La complexité vient du fait que ledit Dahir est un mythe. II a été le moment fondateur du mouvement national, par un travail de supercherie et de propagande qui, non seulement, a fait oublier le contenu du dahir du 16 mai 1930, mais a inculqué dans les esprits le danger de schisme que contient l’amazighité. Depuis, celle-ci est diabolisée, et, de ce fait, refoulée.

Mohamed Mounib, par un travail bien documenté, œuvre à la démythification dudit Dahir, a l’instar du psychanalyste qui remonte le parcours de la mémoire. Il y a bel et bien un Dahir berbère, mais ce n’est pas celui qui a été promulgué par les autorités coloniales, mais plutôt la propagande qui lui a été faite par l’élite citadine et qui a confectionné par ce fait un mythe. La référence à une déclaration toute récente de Boubker Kadiri trahit les tribulations sinon la mauvaise foi des concepteurs du "Dahir berbère". L’élite citadine, à l’initiative de Abdellatif Sbihi, voulait saisir l’occasion de la promulgation du dahir du 16 mai 1930 pour coincer les autorités coloniales, en enrôlant autour de lui un groupe de jeunes citadins qu’il a pu convaincre sur "la gravité" dudit Dahir. Les avis étaient partagés entre faire valoir le danger que le Dahir constituait contre le pouvoir du Sultan, ou plutôt l’idée que ledit Dahir visait à convertir les Berbères au christianisme. On opta, disait Boubker Kadiri, pour le deuxième choix, car il était de nature a mobiliser les gens.

II s’agit donc d’une manœuvre politique, fondée sur une supercherie, mais qui a réussi. En aucun cas le texte du Dahir du 16 mai 1930 ne parle de christianisation des Berbères, d’autant plus étonnant que l’administration coloniale était laïque ! Un des documents les plus significatifs, mais que la vulgate avait complètement enterré est une lettre du Sultan en sa qualité d’Amir Al Mouminine aux pachas le 11 août 1930, justifient cette manœuvre politicienne d’un "groupuscule immature" (voir fac simili en arabe et sa traduction), qui ont menti à la masse en osant dire que les Berbères se sont christianisés, sans qu’ils n’aient pris conscience des conséquences fâcheuses de leurs manœuvres.

Remettre en cause la foi musulmane des Berbères est un anathème, et Mounib démontre la propagande accumulée, par un travail de documentation bien fournie, sur la foi inébranlable des Berbères.

On aurait aimé en savoir plus sur le promoteur de cette supercherie, Abdellatif Sbihi, fonctionnaire de son état dans l’administration nationale ! Les déboires administratifs ne seraient-ils pas l’origine de sa manœuvre ? On aura à mieux saisir la portée de son acte si on connaît davantage I’homme. Un des chapitres a décrypter.

Et puis, il y a le Dahir du 16 mai 1930, qui vient à la suite d’une série de textes consacrant les coutumes en pays berbère; coutumes adoptées à la réalité sociétale, au même titre que les coutumes des Arabes d’Arabie, qui faisaient office de corpus juridique, comme l’avait signalé Lawrence d’Arabie dans son livre " les sept piliers de la sagesse ".

Le mouvement berbère autant il récuse le dahir berbère confectionné par la propagande citadine, autant il revendique le Dahir du 16 mai 1930, et c’est ce qui est dit en préface par Mohammed Boudhan qui considère le livre, non sans raison, comme un affranchissement du carcan du Dahir berbère, par une réflexion sérieuse, pertinente, documentée et bien à propos, pour un Maroc pour tous les Marocains.
Réaction du Sultan Sidi Mohammed Benyoussef suite aux troubles consécutifs à l'initiative de A. Sbihi