Introduction

Le berbère des Guedmioua (Igdmiwn) et des Goundafa (Ayt Tagwntaft) appartient au groupe linguistique de la langue tachelhit ou chleuh parlée dans le Sud marocain. Le territoire où est pratiquée cette langue englobe la partie sud-ouest du Grand Atlas et Anti-Atlas et enserre la plaine du Sous.

Les textes berbères Guedmioua et Goundafa présentés ici sont fondés sur des textes recueillis par trois personnes. La première de celles-ci, F. Corjon, fut en poste dans l’enseignement, d’abord comme instituteur, plus tard comme directeur d’école ; il demeura pendant une trentaine d’années dans le Maroc de l’époque coloniale. La deuxième, Jean-Marie Franchi, était officier des affaires indigènes comme l’était la troisième, Jean Eugène. Tous trois travaillèrent dans les années 1930-1956 dans une région, à 70 km au sud de Marrakech, qui correspond aux territoires tribaux des Guedmioua et Goundafa.

F. Corjon faisait partie du système d’enseignement que la France avait institué au Maroc [1]. Parmi les enseignants du secondaire qui s’intéressaient alors à la langue et à la culture des Berbères, certains, comme Corjon, ont transformé cette curiosité en actes. On connaît d’autres exemples d’officiers des affaires indigènes qui furent des berbérisants actifs [2].

En effet, à cette époque, la tâche des officiers des affaires indigènes était plutôt politique et administrative que militaire [3]. Certains d’entre eux s’attachèrent à mieux connaître les populations uniquement dans un but de contrôle et de surveillance, d’autres, par contre, étaient parmi les meilleurs spécialistes de sociologie, de linguistique ou d’ethnologie du Maroc, même si on peut leur reprocher une vision des choses parfois vieillie ou un certain manque d’objectivité. Profitant d’une situation qui leur valait de séjourner plusieurs années dans un milieu berbère ou arabe, ils pouvaient y découvrir une langue, un mode de vie et des systèmes de pensée dont l’étude a abouti à des publications qui font encore référence aujourd’hui pour certains dialectes.

F. Corjon, J.-M. Franchi et J. Eugène avaient acquis, du fait de leurs contacts intensifs avec leur environnement, des connaissances étendues des Berbères, de leur langue et de leur culture. Ces trois compilateurs présentèrent leurs textes comme des "mémoires" dans le cadre de leurs études pour l’obtention du "Diplôme d’études supérieures marocaines". C’est pourquoi Corjon et Franchi entretenaient des contacts avec leur superviseur, le berbérisant Arsène Roux (1893-1971). Leurs compilations de textes ont été retrouvées dans le fonds Roux d’Aix-en-Provence. J. Eugène était quant à lui en rapport pour les mêmes raisons avec le berbérisant André Basset (1895-1956), et sa collection de textes fait aujourd’hui partie du fonds Basset.

L’importance de tels documents est évidente : ils proviennent d’une période au cours de laquelle la politique de scolarisation et d’arabisation au Maroc était moins prononcée, tendance politique qui se fit jour particulièrement après l’indépendance du Maroc en 1956 et qui joua un rôle déterminant sur le comportement linguistique des Marocains. L’influence aussi bien de l’arabe moderne standard que de l’arabe marocain était, pour les berbérophones marocains à l’époque coloniale, moins sensible. Les autres facteurs d’importance qui ont modifié l’attitude linguistique des Marocains n’avaient pas encore atteint le niveau où nous les connaissons de nos jours : le pouvoir des médias à l’époque coloniale était encore réduit, les effets des migrations internes au Maroc ou dirigées vers les pays européens étaient moins sensibles. Les langues berbères pouvaient donc se manifester encore plus pleinement.

Les textes sont intéressants d’un point de vue anthropologique. Un grand nombre de textes de Corjon, Franchi et Eugène corroborent des observations que l’on trouve chez des anthropologues du début du XXe siècle, comme Westermarck, Laoust, Doutté, Montagne, savants à qui l’on doit des travaux importants sur le Maroc berbère, et donc sur les domaines qui sont traités dans cet ouvrage. [4]

Outre leur importance anthropologique, ces textes ont également un intérêt pour l’étude du berbère tachelhit en tant que langue, et particulièrement pour l’étude du lexique de cette langue [5]. On trouve dans les textes comme ceux qui sont présentés ici des mots spécifiques au dialecte qui enrichissent nos connaissances du vocabulaire tachelhit.

Une troisième raison pour publier ces textes est le fait que, jusqu’a présent, aucune édition bilingue de textes en prose guedmioua et goundafa n’a été publiée. En particulier, peu de textes originaires de la région de Goundafa sont parus ; seule existe la publication de Bouzar [6], qui ne comprend que des traductions en français. Pour la région de Guedmioua, nous avons les textes de Roux, et spécialement Roux 1942 et Roux 1955 [7], qui sont sans traduction. Roux-Bounfour (1990) [8] comporte de la poésie originaire de la région de Guedmioua accompagnée de traductions.

Notes

  1. Pour l’enseignement au Maroc de la période coloniale, cf. Knibiehler, Y., Emmery, G., Leguay, F., Des Français au Maroc (Denoël), Paris, 1992 : 221-258.
  2. Cf. Podeur, J., Textes berbères des Aït Souab, édités et annotés par Nico van den Boogert, Michèle Scheltus, Harry Stroomer (Edisud), Aix-en-Provence, 1996.

  3. Amard, P., Textes berbères des Aït Ouaouzguite, édités et annotés par Harry Stroomer (Edisud), Aix-en-Provence, 1997.
  4. Sur les Officiers des affaires indigènes, cf. Bidwell, R., Morocco under Colonial Rule : French Administration of Tribal Areas 1912-1956 (Frank Cass), London, 1973 : 155-198.
  5. Là où les passages s’y prêtent, j’ai renvoyé à des descriptions comparables dans la littérature anthropologique ancienne et récente, sans pour autant prétendre à l’exhaustivité.
  6. J’ai entamé, dès 1988, à la Faculté des Lettres de l’Université de Leyde, Pays-Bas, un projet de lexicographie tachelhit qui a pour but de constituer un dictionnaire tachelhit fondé, premièrement, sur les données des sources lexicographiques et textuelles déjà publiées et, deuxièmement, sur les données provenant de recherches sur le terrain pour les régions mal connues. Tel est le cadre général dans lequel ces textes ont été étudiés.
  7. Bouzar, R., Légendes des pays Goundafa et Guedmioua (Félix Moncho), Rabat, 1944.
  8. Roux, A., Récits, Contes et Légendes berbères en tachelhit, Rabat, 1942

  9. Roux, A., La vie berbère par les textes. Parlers du Sud-Ouest marocain (tachelhit). Première partie : la vie matérielle. I. Textes, Paris, 1955.
  10. Roux, A., La poésie berbère populaire, édité par A. Bounfour, Paris, 1990.