Djamila Amzal : un visa pour la vie

Jeanne LLABRES
L'Humanité du 13 mai 1998

Être actrice et berbère. Pas facile dans l'Algérie d'aujourd'hui. Après des études de génie civil, Djamila Amzal devait être ingénieur, dans sa région natale de Kabylie. Rien ne laissait présager qu'on vit un jour le nom de cette belle femme brune, aux yeux félins, sur l'affiche de deux films. Pourtant, la vie et un farouche désir de la boire jusqu'à la lie ont fait d'elle l'interprète principale des deux premières oeuvres en langue berbère- tournées en Kabylie - de l'histoire du cinéma. Djamila Amzal est une pionnière, au vrai sens du terme. « La Colline oubliée », d'Abderrahmane Bouguermouth, achevé en 1994 (diffusé en France en 1997), et « la Montagne de Baya » d'Azzedine Meddour, sortie récemment sur les écrans français, l'ont propulsée sur le devant de la scène et l'ont consacrée femme phare, figure emblématique de la femme Kabyle de toujours. Comme une étoile, Djamila brille désormais de tous ses feux au firmament de Kabylie, bercée par les youyous approbateurs de ses soeurs qui, en elle, ont reconnu leur âme.

Un rôle difficile à assumer pour une jeune femme d'une trentaine d'années qui ne connaissait rien, voilà cinq ans, des coulisses du septième art. Mais dans « la Montagne de Baya » - notamment -, Djamila a su, avec le brio et l'élégance qu'imposait le rôle, se fondre dans l'histoire de son pays, la porter sur ses épaules comme la jeune Baya charriant la terre fertile jusqu'au sommet des montagnes à la seule force de ses poignets... Baya qui, à la fin du siècle dernier, se bat et résiste face à l'armée du Bach-Agha, dignitaire algérien nommé par les Français pour faire régner l'ordre colonial dans les régions les plus reculées. Le personnage fait écho à celui, véridique, de Fadhma n'Soumeur, que les Français avaient surnommée la « Jeanne d'arc berbère ». « Dans l'histoire de l'Algérie, à travers les siècles, il a toujours existé des femmes à l'image de Baya: Sophonisbe, Fadhma n'Soumeur, la Kahina et d'autres encore... Baya nous hante, car elle décharge l'inconscient collectif lorsque règnent le désarroi, le chaos et l'injustice », explique Azzedine Meddour.

C'est ainsi que l'histoire de Djamila a définitivement rejoint celle de l'Algérie, « celle d'un peuple qui s'acharne à continuer de vivre, à arracher la vie au moment où la vie n'existe plus », raconte la jeune femme. « Surtout, insiste-t-elle, je souhaitais de tout coeur participer aux premiers films berbères. La Kabylie, c'est toute mon enfance, une région montagneuse, avec de belles rivières, du soleil, de la neige et même la mer qui n'est pas très loin. Les filles y sont toutes instruites. Ce n'est plus comme il y a soixante ans, lorsqu'on leur refusait le droit d'apprendre... » Tiferdoud, « plus joli qu'une fleur qui pousse dans la montagne », c'est le nom de son village, à cinquante kilomètres de Tizi Ouzou. Les Français l'avaient chichement rebaptisé Michelet. Tiferdoud, Tizi Ouzou, des noms qui, comme autant de rayons de soleil, illuminent les yeux noirs de Djamila et font frémir la commissure de ses lèvres.

Elle qui avait une situation, qui se sentait bien auprès des siens, a voulu - comme un défi qu'on se lance à soi-même - et parce que « nous avons le devoir de faire quelque chose », forcer encore plus loin l'aventure, gravir les montagnes d'intolérance, braver les obstacles de tous ordres, agrandir l'horizon de sa vie. « La Kabylie ne me suffit pas », avoue-t-elle simplement. Rien d'étonnant, alors, si elle a tout mis en oeuvre, tout fait, pour jouer ces deux rôles. « Il y a eu les nombreux castings, les sélections, puis, des jours durant, l'apprentissage du travail d'acteur. Je voulais vraiment faire chacun de ces films, c'était très important pour moi... » Chaque tournage a duré, en moyenne, deux ans et demi. Les connaisseurs apprécieront. « C'est très long, mais je n'ai pas vu le temps passer », explique Djamila.

L'histoire de la Kabylie d'hier que conte Azzedine Meddour et celle de l'Algérie d'aujourd'hui se confondent dans leur refus de l'ignominie, la résistance à l'intolérance. Djamila le sait qui brandit le personnage de Baya comme un étendard, une ode à la liberté. Car dans le drame que vit son pays, « le miracle » est que « la Montagne de Baya », après bien des péripéties, des tracasseries administratives et sous la menace intégriste, ait finalement pu voir le jour. Pourtant, malgré les précautions, les reports de tournage, en décembre 1995, l'explosion d'une caisse de munitions a décimé treize membres de l'équipe. « Malgré tout, je suis heureuse d'avoir fait ces films, j'ai découvert un métier, le cinéma... », murmure-t-elle, la voix tremblante d'émotion.

Venue en France quelques mois, pour travailler sur le montage du film et en assurer la promotion, Djamila refuse de parler d'exil : « Je ne m'exilerai jamais, je ne vais pas attendre ici que les choses se règlent. Simplement, lorsqu'on est menacé de mort, on doit pouvoir se réfugier. C'est un visa pour la vie et non un visa pour la France ou pour un autre pays que les gens demandent. » Lorsqu'on l'interroge sur les raisons historiques qui, selon elle, ont conduit l'Algérie au drame actuel, elle précise : « Reconstruire un pays comme l'Algérie, en trente ans, est difficile. La colonisation n'est pas si loin. D'autre part, je pense qu'il y a eu le laisser-aller de beaucoup de personnes, des intellectuels comme des gens au pouvoir. Installés dans leur fauteuil, ils ne veulent plus le quitter. Et puis, lorsqu'on ne laisse pas les gens s'exprimer, un jour ou l'autre ils explosent et ça vire presque à l'irréparable. » En attendant qu'on trouve le moyen d'éradiquer la menace intégriste et que l'Algérie retrouve la paix, la justice, devienne un pays démocratique, Djamila scrute insatiablement l'avenir : « Il nous faut continuer de vivre, essayer de 'voler' des choses, devenir médecin, professeur, faire un film, écrire une chanson. Voilà, on a trente ans. »