Le Dahir berbère
: Grand bluff politique au Maroc contemporain
Entretien,
à bâtons rompus, avec M. Mounib, militant du Mouvement culturel
amazigh
Propos
recueillis par Moha
Mokhlis
Question : Erigé
en mythe fondateur par l'élite du mouvement nationaliste, le "Dahir
berbère" est considéré comme un facteur de division,
quelle est la part de vérité de ce jugement ?
Réponse
: Tout d'abord, légalement ce dahir ne s'appelle pas "dahir
berbère". Cette appellation à connotation ethnique lui a
été collée par les idéologues d'un certain
parti dans un but unique, celui de l'exclusion et de la marginalisation
des Imazighen.
Son intitulé
exact tel que le lui a donné le législateur est: "Dahir
réglementant le fonctionnement de la justice dans les tribus de
coutumes berbères". En application de ce dahir, l'arrêté
viziriel du 8 avril 1934 organisait les tribunaux coutumiers ainsi constitués.
C'était donc bien de la réglementation de la justice coutumière
dont il s'agissait et rien d'autre. Il n'était nul part dans ces
deux textes question d'une quelconque entité berbère ou
d'un projet de ce genre.
Pour en avoir une
idée précise, situons ce dahir dans son véritable
contexte : l'organisation judiciaire du pays comportait :
- Les tribunaux français
dotés d'une large compétence et indépendants de
l'exécutif. Les juges étaient désignés par
le président de la république française et n'avaient
de compte à rendre qu'à leur âme et conscience.
Le Maroc devenant un pays moderne, il lui fallait des lois et des tribunaux
modernes. C'était la prétention de l'oeuvre de la France.
- La justice makhzene
ou traditionnelle constituée par les tribunaux de Pachas et de
Caïds, les tribunaux de Cadis et les tribunaux rabbiniques. Cette
justice qui n'était pas indépendante, relevait de l'exécutif
en l'occurrence la direction de l’Intérieur représentée
au niveau local par le contrôleur civil ou l'officier des affaires
indigènes qui en était la tête pensante, l'orientait
et la contrôlait. Aucune affaire de quelque importance que ce
fût ne puisse être jugée sans avoir préalablement
requis son avis.
La population qui
en était persuadée l'appelait "Lhakem" c'est-à-dire
le juge. Ce système fut complété par le dahir du
16 mai 1930 qui officialisa dans ce pays la justice coutumière
plusieurs fois millénaire.
L'examen du dahir
lui-même ne permet de relever aucune disposition constituant un
facteur de division. L'article premier du texte apporte même un
démenti formel aux tenants de cette thèse en stipulant que
cette loi s'appliquait aux sujets marocains arabophones ou amazighophones,
musulmans ou juifs, citadins ou ruraux. La condition à cet assujettissement
était de se trouver sur le térritoire relevant de la compétence
de ces tribunaux.
Une fois hors de ce
territoire, on devient justiciable des tribunaux makhzens. Il n'y avait
pas de juridiction coutumière dans les villes et les plaines du
Royaume. Ces tribunaux avaient donc une compétence territoriale
et non ethnique. Si l’on avait été autrement et que les
dispositions de l'article premier du dahir avaient stipulé que
seuls les Berbères étaient justiciables des juridictions
coutumières, il aurait fallu prendre des mesures qui permettraient
de distinguer qui était soumis à ces tribunaux de qui ne
l'était pas. La seule solution d'y parvenir aurait été
d'instituer un état civil et une carte d'identité ethnique.
Ce qui ne s'était pas imposé pour la raison expliquée
ci-dessus.
Comment oser, dans
ce cas, prétendre que le dahir du 16 mai 1930 comportait des germes
de division alors qu'il n'avait fait que légaliser une situation
existante ? A mon avis, il s'agissait plutôt d'un procès
d'intention suscité par le mépris qu'inspirait à
l'intelligentsia bourgeoise tout ce qui était amazigh.
Ce qui est déconcertant
à ce sujet c'est de constater que dans une lettre adressée
à feu S.M. le Roi Mohammed V, le 23 août 1930, le mouvement
dit nationaliste avait parmi ses revendications demandé de substituer
aux tribunaux coutumiers les juridictions caidales qui n'appliquaient
pourtant pas la Chariâa, loin s'en faut, mais en plus étaient
entièrement au service des intérêts de l'occupant.
Et ce n'était
pas en officialisant la justice coutumière dans des îlots
éparpillés en peau de chagrin sur l'étendue du territoire,
et particulièrement dans des régions semi-arides qu'on pouvait
créer une entité amazighe. D'ailleurs, Jacques Berque, qui
se refusait à croire à une telle idée de la part
de la France, qualifia ces îlots de "réserves pour bons sauvages".
Si la France avait
vraiment conçu un tel projet, elle n'aurait pas consenti d'enormes
sacrifices pour soumettre ces tribus et les rattacher une fois pour toutes
à l'autorité du pouvoir central puis, se mettre en suite
à détruire ce qu'elle considérait comme étant
le couronnement de son oeuvre pacificatrice au Maroc.
Bien mieux, son action,
emprunte de jacobinisme et de centralisme politique, avait anéanti
ce qui restait encore du système démocratique et égalitaire
chez les tribus amazighes, en les rattachants aux pôles d'attraction
économique que constituaient les sept chefs-lieux des régions
de Rabat, Fès, Meknès, Marrakech, Casablanca, Oujda et Agadir,
activant leur assimilation et leur arabisation et réussissant ainsi,
là où le makhzen avait échoué des siècles
durant.
Q : Justement,
est-ce que vous pouvez nous apporter des éclaircissements sur les
compétences des tribunaux français ?
R : En
donnant compétence aux tribunaux français pour connaître
des infractions aux lois et aux règlements ainsi que des litiges
que soulevait leur application c'était toute la vie publique marocaine
qu'on soumettait aux juridictions françaises.
A ce titre, nous pouvons
citer quelques exemples concernant notamment les poursuites pour le non-respect
des textes ayant trait aux associations, aux sociétés à
la presse, aux obligations et contrats, à l'emploi, aux assurances,
à l'émission de cheques, à la circulation, à
l'urbanisme, à l'eau potable, à l'usure, à la forêt,
à la chasse, à la santé, à l'hygiène
etc...
Le Dahir du 12 septembre
1913 sur l'organisation judiciaire du Royaume habilitait en outre les
tribunaux à statuer sur les contentieux administratifs ainsi que
les affaires civiles et commerciales dans lesquelles un citoyen marocain
était mis en cause avec un français ou un ressortissant
français.
Ce même texte
permettait à ces juridictions d'appeler devant elles les sujets
marocains dans les formes prévues par la loi française ou
par les dahirs ayant dicté les règles spéciales à
ce sujet. On peut estimer que durant la période du protectorat,
plus de 8000 dahirs, sans parler des arrêtés viziriels et
d'autres règlements, ont été promulgués. On
y trouve des milliers de cas portant atteinte à la souveraineté
nationale et donnant prédomination à la justice coloniale
sans que cela ait provoqué le moindre sursaut politique chez l'intelligentsia
bourgeoise.
Les Marocains étaient
donc justiciables des tribunaux français depuis leur création
en 1913 et avoir attendu la promulgation du Dahîr du 16 mai 1930
pour appeler à manifester contre son article 6, c'était
faire preuve d'une ignorance totale du fonctionnement de la justice dans
notre pays ou tout simplement, vouloir abuser de la crédulité
des citoyens, en leur faisant croire que seuls les Imazighens allaient
être soumis à la justice française. D'ailleurs les
instigateurs des manifestations. en déposant quelques années
après les statuts de leur parti auprès des autorités
françaises n'ont fait que déclarer leur soumission aux lois
et aux tribunaux français, préférant ainsi opter
pour une voie moins risquée et tenant compte des perspectives d'avenir
que de choisir l’alternative de la résistance nationale du début
du siècle et de 1953.
Q : Q'est-ce
que la présence française au Maroc a apporté aux
tribus berbères ?
R : Tous
les historiens et chercheurs concordaient à considérer les
montagnes de l'Atlas territoire des tribus non soumises à l'autorité
du pouvoir central comme un havre de paix et de prospérité,
contrairement au bled Makhzen qui pliait sous le joug de l'oppression
des caïds qui ne se souciaient guère que de l'accroissement
de leur fortune et de l’extension de leur influence au détriment
du bien être des populations qu'ils administraient.
Le système
communautaire de ces tribus montagnardes permettait la réalisation
et la gestion des équipements d'intérêtcommun qui
profitait à l'ensemble de la population (greniers collectifs, lieux
de culte, marchés, maisons d'hôtes, travaux d’irrigation
banquettes pour culture en terrasse etc.) Le fonctionnement des institutions
et particulièrement la justice était confié aux représentants
élus selon une tradition propre à chaque tribu et le seul
qu'elles acquittaient était l'impôt de droit canon (la Zakate
et l 'achour) versé aux institutions religieuses.
Telle était
à peu près la situation dans ces tribus à la veille
du protectorat. L'arrivée des troupes françaises sur le
territoire national bouleversa complètement leur situation et les
contraignait à assurer presque toutes seules la charge de la guerre
sainte et de la résistance à l'occupant sans aucun soutien
du Bled Makhzen occupé à profiter des "bienfait" de la domination
française
La conquête
coloniale a engendré la déstruction et la ruine de l'économie
des tribus et a fait de leur territoire, jusqu’à l’indépendance,
une zone d'insécurité marquée aux liserés
rouges sur les cartes administratives. Les populations restées
suspectes après leurs rédition étaient placées
sous haute surveillance et les déplacements dans les tribus étaient
soumis à un sérieux contrôle. Les chioukh et l'autorité
de contrôle étaient là pour le faire savoir à
qui l'ignorait. Quiconque ne saluait pas militairement les responsables
français à leur passage était malmené ou emprisonné.
Le port de la tenu européenne et les cheveux longs étaient
une source d'ennuis. Il en était de même de la lecture des
journaux. Le courrier était ouvert et son contenu vérifié.
Le patrimoine des
tribus lui aussi ne fut pas épargné, leurs meilleures terres
allaient être déclarées collectives dans le seul souci
de constituer une réserve foncière pour la colonisation.
Cette mesure toucha 10 millions d'hectares. Injustice que l'indépendance
n'a pas réparé. Pourtant l'occupant s'était appuyé
pour réaliser son objectif sur le droit coutumier berbère
que le mouvement dit nationaliste prétendait combattre. Ces terres
continuent à être gérées par le ministère
de l'intérieur qui en dispose sans aucun contrôle étatique...
Comme Si ces malheurs ne suffisaient pas et qu'il fallait encore aggraver
le châtiment infligé à ces tribus, on les assujettit
au tertibe et aux préstations. Contributions injustes et impopulaires.
Les populations en avaient tellement souffert que leur suppression fut
parmi les premières décisions du gouvernement marocain au
lendemain de l'indépendance.
Le tertib :
Cet impôt avait été institué par Hassan 1er
et avait rencontré une forte opposition de la part d'une certaine
bourgeoisie citadine qui préféra pour y échapper
se placer sous la protection impérialiste et pécipiter ainsi
la colonisation du Maroc.
Acquitté sur
la production agricole et l'élevage son assiette et son recouvrement
étaient confiés aux caïds et chioukh qui n'étaient
pas rétribués, mais percevaient un pourcentage sur le produit
des recouvrement. Ce qui les incitait à fortement imposer les contribuables
que l'année agricole fût bonne ou mauvaise, ils n'étaient
préoccupés au plus haut degré que par leur prime
de fin de campagne qui devait être en constante progression. Inutile
d'insister sur les conséquences désastreuses d'un tel comportement
sur la vie des populations de ces contrées.
L'impôt de prestations
: destiné en principe à l'entretien des pistes, était
acquitté en espèce ou en nature et correspondait à
quatre jours de travail par an. Comme cet impôt frappait surtout
les populations à faible revenu ne disposant pas de moyens financiers,
pour s'en libérer, les ruraux n’avaient d'autres solutions que
l'enrôlement en vue de leur emploi sur les chantiers des travaux,
à leur frais, ou leur location aux exploitants, forestiers et aux
colons qui les affectaient aux travaux de ferme.
Cette main d'œuvre
laborieuse et à bon marché était tellement recherchée,
qu'elle donna lieu à des enrôlements abusifs, qui n'épargnaient
même pas les enfants. Ce qui obligeait les jeunes à quitter
leur lieu d'origine dès qu'ils se sentaient concernés par
l'opération...
Enfin, la "Tiwizi"
qui permettait de réaliser des équipements d'intérêt
commun ou d'effectuer des travaux à des personnes qui en étaient
incapables devenait une corvée au profit des caïds et des
chioukh. Tel est le lot de malheurs que la "pacification" apporta aux
montagnards. Qu'ont-ils gagné en contre partie ? Aucune infrastructure
économique n'a été réalisée, aucun
équipement socioé-ducatif. Les premières écoles
foraines avaient commencé à voir le jour dans les années
quarante, c'est-à-dire presque à la veille de l'indépedance.
Q : Qui sont
les instigateurs du dahir dit berbère, et quelles étaient
leurs relations avec le colonialisme ?
R : Je ne peux
rien vous apprendre que vous ne sachiez déjà, sur cette
affabulation et ses auteurs issus de la bourgeoisie makhzénienne,
qui exerçait son influence dans les vieilles cités marocaines
où elle représentait, à peine, 20 % de la
population (principalement à Rabat, Fez et Salé...), et
en constituait l'élite bourgeoise, qui vivait, de tout temps, dans
le sillage des dynasties qui se sont succédées dans le pays
et profitait des largesses du makhzen.
Avec l'affaiblissement
du pouvoir sultanien et l'accentuation des ambitions impérialistes
européennes, au début du 19ème siècle, cette
bourgeoisie entra en contact avec les puissances étrangères,
se soustrayant, petit à petit, à l'autorité Royale
pour se placer sous la protection étrangère. Elle utilisa
cette situation pour fuir ses obligations nationales, notamment l'acquittement
de l'impôt, tout en occupant une meilleure position, pour tirer
profit de la période de crise que traversait le Maroc et accroître
sa fortune. Ce comportement anti-national allait balkaniser le Royaume
s'il n'y avait eu l'intervention énergique de Moulay Hassan, qui
provoqua en 1880 la conférence de Madrid, pour stopper l'hémorragie
des protections étrangères. Le principal souci de cette
bourgeoisie, avec l'instauration du protectorat, fut de s'allier à
l'occupant. pour développer son capital, tout en lui confiant sa
progéniture pour en assurer la formation. Attitude qu'elle adopta
tant que dura la guerre patriotique contre les armées coloniales.
Ce n'est qu'une fois convaincue de l'essoufflement de la résistance
armée, que la bourgeoisie citadine sortit ses antennes, tel un
escargot.
Son premier geste
consista à déverser le venin, qu'elle ne cessa de distiller
sur ceux qui n'épargnèrent aucun sacrifice pour assurer
le triomphe de l'Islam et la sauvegarde de la patrie des griffes des mécréants.
Ses attaques visèrent ce qu'il y a de plus sacré chez les
Amazighs la foi et l'amour de la patrie.
Où donc étaient
ces zélateurs, lors des épopées des Ait Baâmrane,
du Rif, du Saghro, des Ait Baha... pour se permettre de proférer
des injures, tendant à faire douter de la ferveur de la foi et
du patriotisme des combattants contre l'envahisseur ? Pouvaient-ils se
targuer d'un seul martyr sur les champs de bataille ?
Etaient-ils aussi
versés dans les sciences religieuses et aussi défenseurs
de la foi, que l'étaient Abdallah ben Yacine, Mehdi ben Toumert,
les Souverains Alaouites dont Moulay Hassan, qui tous, préservèrent
la justice coutumière en se limitant à adjoindre aux Jmaâ
un fqih, de rite malékite, pour recueillir son avis en matière
religieuse ?
Et si, au lieu de
jouer aux opportunistes politiques, en inventant leur histoire, pour s'imposer
comme seul interlocuteur valable dans le pays, et Si au lieu de s'attaquer
traîtreusement à ceux qui continuaient encore à verser
leur sang pour défendre nos valeurs nationales, et Si au lieu de
poignarder les défenseurs de la patrie dans le dos, juste au moment
où ils avaient le plus besoin de soutien, ces "politiciens"
entreprenaient de soutenir moralement et matériellement les
combattants. Le sort des armées coloniales et de la patrie aurait
été différent. Mais, pour cette élite, l'élimination
d'éventuels concurrents sur le plan politique prime l'intérêt
national, quelle que soit la méthode utilisée pour atteindre
cette fin.
Pourquoi ne réagirent-il
pas en 1913, lors de l'instauration des tribunaux de pachas et de caïds,
qui symbolisèrent une justice tristement célèbre
par la terreur et le pillage, et qui évincèrent la chariâa
de son champ d'application, pour en faire un simple appendice de leurs
juridictions? D'autant plus que l'institutionalisation de ces tribunaux
visait, essentiellement, à servir les intérêts de
l'occupant. Ce quelques événements ne démentirent
point. La mémoire des citoyens retient encore l’injustices des
pachas El Glaoui, Belbaghdadi, El Korchi, Belmadani, Benhayoun etc...
et leur collaboration avec l'occupant.
La même attitude
fut adoptée par cette élite bourgeoise lorsque la France,
inquiétée par les prêches des Oulemas d'Al Azhar,
qui tentaient de raviver la foi et de réveiller le monde musulman
de sa torpeur et craignant que la contagion n'atteignit les Oulémas
de la Karaouiyine, qui seraient tentés par leur exemple, décida
de s'en prévenir en édictant deux dahirs. Celui du 31 Mars
1933, relatif à l'organisation de la Karaouiyine, transforma la
plus vieille université du monde, en simple école de formation
de cadres rattachés au ministre de la justice, alors qu'elle s'était
acharnée, à travers les siècles, à défendre
jalousement son indépendance, pour assurer, en toute liberté,
le développement et le rayonnement des sciences. Le second dahir,
promulgué le 10 Mai 1933, relatif à la discipline au sein
de l'université Karaouiyine et autres établissements d'études
islamiques au Maroc, "interdisait de prononcer des discours, de faire
des cours ou des conférences, de rédiger des circulaires...
de nature à démoraliser les étudiants, et à
les distraire de leurs études où à porter atteinte
à l'ordre public..."
Ces dispositions portaient,
non seulement une grave atteinte à la liberté de l'enseignement
et de l'expression, mais encore, rendaient répréhensible
l'exercice de l'un des fondements de l'Islam qui consiste à ordonner
le Bien et interdire le Mal; obligation faite à tout musulman.
Il suffit, pour saisir
la gravité de ce dahir, de savoir que les jurisconsultes musulmans,
parmi lesquels le célèbre Alfechtali, interdisaient le séjour
dans des contrées où la pratique incriminée n'était
pas permise. Ils ne toléraient ce séjour que dans deux cas.
Celui où le musulman était captif chez les infidèles
ou lorsqu'il s'agissait de délivrer un captif musulman. Cette loi
faisait du Maroc, au regard de ces jurisconsultes, un pays de mécréants
où le séjour n'était pas permis à un musulman.
Pourtant, notre noble
élite n'avait pas bougé le petit doigt pour s'opposer à
sa promulgation et elle ne pouvait prétendre son ignorance, puisqu'un
grand nombre de ses membres étaient sortis des instituts islamiques.
En examinant le chant
intitulé "Mghribouna" du Parti de l'Istiqlal, chant dont les leaders
entendaient faire l'hymne national marocain, nous remarquons que ce texte
reflète le fond de leur pensée et leur idéologie:
ni l'islam ni la Monarchie n'y sont mentionnés. C'est un chant
laïc, dans le vrai sens du terme. il s'agit d'un vrai sacrilège
de la part de ceux qui se faisaient passer pour les défendeurs
zélés de l'Islam et de la Monarchie. En sachant tout le
soin accordé à la composition de ce chant, que ses termes
ont été choisis à dessein, il est difficile d'admettre
que nous sommes en présence d'un oubli fortuit, mais plutôt
d'une omission délibérée.
Lorsque, au lendemain
de l'indépendance, on confia le pouvoir à cette élite
bourgeoise, elle oublia très vite ses slogans salafites, et au
lieu de redonner à la chariàa la place qui lui revient de
droit, dans un pays musulman, elle la confina dans le statut personnel,
en édictant la "moudaouana". Elle entérina ainsi l’œuvre
du protectorat qui fit du Maroc un État laïc. Elle donna par
ses agissements, la preuve irréfutable que tout ce qui l'intéressait,
c'était de faire main basse sur les secteurs clef de l'économie
nationale.
Pour conclure cette
question, il y a lieu de souligner un fait qui témoigne de la ferveur
des Amazighs pour tout ce qui touche la défense et la propagation
de l'Islam. Bien des années avant que l’élite bourgeoise
ne projeta de se réunir dans des mosquées, en s'assurant
que les portes étaient bien verrouillées, (pour éviter
toute intervention de la police, lors de la lecture du "latif"), les Amazighs
marocains, alors que leurs frères affrontaient encore les armées
coloniales dans les montagnes de l'atlas, et reliant avec la tradition
de leurs ancêtres Tarik ben Ziad, Youssef ben Tachafine, Yaccoub
El Mansour, avaient déjà contribué à faire
de l'islam la deuxième religion de France, et participé
à la construction de la grande mosquée de Paris. Sont le
type architectural symbolise l'appartenance de cet islam au monde nord-africain.
Q : Vous
avez affirmé que les marocains étaient justiciables des
tribunaux français, depuis la création de ceux-ci en 1913,
pourriez-vous nous citer des exemples de textes qui portaient atteinte
à la souveraineté nationale, en donnant prédominance
à la justice coloniale, bien avant la promulgation du dahir de
1930?
R : Avant
de répondre à la question, je saisis l'occasion pour aborder
un point essentiel dans le sujet qui nous concerne, et en particulier
l'application de la Chariaâ dans notre pays. Il ne vous échappe
pas que le Mouvement "Nationaliste" avait fait du retour à la Chariàa
son cheval de bataille. Or, le Maroc d'avant le protectorat, tout au moins
à partir du 19ème siècle, était-il vraiment
un pays où la Chariàa était appliquée, comme
le prétendaient les dirigeants de ce mouvement ? Il y a des raisons
d'en douter car ,en principe, en terre d'Islam, la plus haute autorité
juridique après l'Émir était le Cadi, dont les pouvoirs
n'étaient limités que par le Coran et la Sunna. En fait,
cela n'était pas le cas, durant cette période, dans notre
pays, où les pouvoirs militaires, administratifs et judiciaires,
étaient concentrés entre les mains des Pachas et des Caïds.
C'était eux qui rendaient la justice alors même qu'à
de rares exceptions, ils ne disposaient que de bien peu de culture, et
à plus forte raison d'une formation juridique. Quand aux Cadis,
qui étaient pour la plupart désignés dans l'entourage
des agents d'autorité ou parmi leurs proches, mis là pour
veiller aux intérêts de ceux dont ils détenaient cette
fonction, leur rôle se limitait à la rédaction d'actes
juridiques concernant, en particulier, le mariage, le divorce et la succession.
La Chariâa étant ainsi marginalisée par le pouvoir,
et le Souverain ne légiférant pas, la justice était
par conséquent exercée de manière arbitraire dans
le Bled Makhzen.
Inutile de dire que
cette situation facilita la tâche à la France, qui pouvait
promulguer, en toute quiétude, des textes, sans risquer de susciter
des conflits de loi, avec d' autres textes en vigueur, notamment en matière
civile et pénale, pour la bonne raison qu'ils n'existaient pas.
Cette action fut inaugurée par la circulaire du 2 Septembre 1912,
portant création du Bulletin Officiel, rendant obligatoire la publication
des lois et règlements pour qu'ils soient contraignants. Le B.O.
devient, de ce fait, l'unique référence sur le plan légal
et, désormais, aucun citoyen ne saurait être astreint au
respect d'une loi, fût-elle divine, Si elle ne figure pas dans le
B.O, ce qui a eu, en outre, pour conséquence ceci :
- La rupture avec
l'État de droit canon qu'était, en principe, le Maroc
et l'instauration d'un État de droit tout court. Le Souverain,
lieutenant de Dieu sur terre, dont le rôle essentiel consistait
à veiller au respect des lois divines, devenait législateur,
et promulguait des lois séculères, largement inspirées
de la législation occidentale. Le Maroc se mua en un État
laïc, malgré le respect des apparences d'un Etat islamique.
- L'instauration
du bilinguisme français-arabe, qui date officiellement de cette
circulaire, stipule que les lois et règlements doivent être
publiés en deux langues: l'arabe
et le français. Ce texte ne fait aucune référence
à la langue de la vaste majorité des habitants du pays.
Pourtant, son auteur n'est autre que le maréchal Lyautey qu'on
taxait, pourtant, de berbérophilie.
- Le Bulletin officiel
rendait des lois françaises applicables dans notre pays, par
la simple publication de dahirs ou de décrets du président
de la république française, autorisant leur entrée
en vigueur au Maroc. Cette pratique constituait, non seulement une entorse
au pouvoir du Souverain, mais portait, en plus, une grave atteinte à
la souveraineté nationale.
Revenons plus précisément
à votre question qui nécessiterait un espace plus étendu
pour qu'elle soit traitée équitablement. Il y a lieu d'établir
tout un repertoir Si l'on veut y répondre d'une manière
exhaustive. Je vais, toutefois, citer quelques exemples pour étayer
mes propos:
- Le dahir du 12
Août 1913, portant création des tribunaux français,
stipule dans son article 9 que: ‘ces juridictions connaîtront
de toutes les affaires civiles et commerciales, dans lesquelles des
Français ou des ressortissants français seront mis en
cause’. Et comme notre pays abritait, au temps du protectorat, plus
d'un demi million d'européens qui y détenaient les leviers
de commande et dominaient son secteur économique, on peut mesurer
la teneur de ce texte. Nos concitoyens entretenaient, forcément,
avec cette colonie, des rapports pouvant engendrer des litiges qui relevaient
de la compétence exclusive des tribunaux français. Ils
se trouvaient donc, par voie de conséquence, contraints de recourir
à ces instances, pour défendre leurs intérêts.
Je vous laisse le soin de deviner le nombre de citoyens marocains qui
avaient franchi le portail de ces tribunaux, pour faire valoir leur
droit.
- L'article 41 du
dahir du 30 Octobre 1914, sur la circulation et le roulage stipule que:
‘Les délits prévus par le présent dahir sont sanctionnés
par l'article 463 du code pénal français’. Il suffisait,
par conséquent, au citoyen d'emprunter la voie publique, monter
une bicyclette, de conduire une voiture ou de laisser son âne
ou ses chèvres traverser la chaussée, pour risquer d'enfreindre
cette réglementation et encourir des poursuites devant les tribunaux
de 1913.
- Les infractions
au dahir du 11 Septembre 1914, sur le change de la monnaie Hassanie
"sont réprimées par les peines prévues à
l'article 463 du code pénal français, prononcées
par juridictions françaises". Or, qui thésaurisait
le Hassani? Qui spéculait sur cette monnaie? En tout cas, pas
le paysan ni le montagnard marocain qui était encore aux prises
avec les armées coloniales.
- Les auteurs des
infractions aux dispositions du dahir de 10 Octobre 1917 sur la conservation
et l'exploitation des forêts "encouraient les peines prévues
par les articles 140 et 141 du code pénal français". Inutile
d'insister sur le nombre de paysans et de paysannes, pour ne citer qu'eux,
qui pouvaient tomber sous le coup de ces dispositions, compte tenu de
ce que leur exsitence était intimement liée à l'exploitation
de la forêt.
- Les tribunaux français
étaient seuls compétents pour connaître des infractions
au dahir du 28 Janvier 1918. réglementant la fabrication et le
commerce du pain et de la pâtisserie. Les peines prévues
figurent à l'article 463 du code pénal français.
Je cite, enfin, deux
exemple de textes introduisant la législation et la réglementation
française au Maroc :
- Le décret
en date du 31 Juillet 1913 du président de la République
française, autorise la création, dans la zone du protectorat
français controleurs d'un corps civil.
- Le Dahir du 10
février 1920 rend applicable, dans la zone française de
l'empire chérifien, la loi du 24 Octobre 1919, relative à
l'amnistie. Ce texte stipule que : ‘tout faits visé à
ladite loi qui ont été commis en zone française
du Maroc, bénéficient de l'amnistie dans les mêmes
limites et sous les mêmes conditions avaient été
commis en France’.
Q : Peut-on
parler d'une "politique berbère" de la France en nous référant
au dahir de 1930 ?
R : Ce texte
n'apporte rien de nouveau, qui puisse permettre de faire une quelconque
déduction politique. Les marocains étaient soumis aux tribunaux
français, bien avant la promulgation de ce dahir et les institutions
judiciaires amazighes existaient depuis des temps immémoriaux et
avaient été maintenues par toutes les dynasties qui se sont
succédées au Maroc, même par la plus rigoriste d'entre-elle,
la dynastie Almohade. Elles étaient ouvertes à tous les
justiciables sans aucune distinction. La France n'a fait qu'entériner
cette réalité. Pour qu'on puisse se trouver devant une politique
berbère du colonisateur, Il faudrait, comme l'a si judicieusement
mis en relief Salem Chaker, dans son livre, Berbères d'aujourd'hui,
‘qu'on ait devant soi, un ensemble de mesures (législatives,
réglementaires et matérielles), et de finalités tendant
vers un but stratégique clairement conçu et posé’.
Semblables mesures
avaient été prises, au début du siècle, par
la France et l'Angleterre, animées par un esprit de croisade, au
Moyen-Orient, quand elles s'étaient engagées à créer,
sur le territoire syrien, deux entités, l'une chrétienno-musulmane
et l'autre juive, en encourageant la promotion des représentations
ethniques et confessionnelles, et en procédant à des découpages
territoriaux permeffant la création de deux États des plus
viables et des plus équilibrés de la région: le
Liban et Israël.
Rien de tel n'avait
été entrepris au Maroc, durant la période coloniale.
Le dahir, lui même, ne concernait qu'une petite minorité
de citoyens. Puisque le texte comme on l'a déjà vu s'appliquait
aux sujets marocains et non aux seuls Amazighs, comme s'acharne à
vouloir le faire comme les allégations du mouvement dit nationaliste.
Quant aux Amazighs, leur grande majorité échappait aux dispositions
du texte. Il y avait plus d'amazighophones dans les grandes villes du
Royaume où ils constituaient à l'époque plus de 57%
de la population, que dans toutes les chaînes de montagnes de l'Atlas
et ils relevaient, au même titre que les autres citadins, de la
justice makhzénéenne (tribunaux de Pachas et de Cadis).
Ajoutons à cela les grandes confédérations de tribus
berbères, administrées par les caïds, qui étaient
aussi soumises à ces juridictions. Figuraient parmi ces confédérations,
dans le Sud marocain: les Haha, les Ksima -Mesguina - les Chtouka et les
Ait Massa. Si ce dahir devait, par conséquent, susciter quelques
divisions, les amazighs auraient été les premiers à
en être affectés.
Par ailleurs, aucune
action concrète n'avait été entreprise, pour dégager
une représentation amazighe, au sein des institutions locales ou
nationales (assemblées locales - chambres professionnelles, conseil
de gouvernement...). Ces institutions continuaient à fonctionner
dans la pure tradition makhzénienne, de même que leurs dirigeants
étaient choisis, comme par le passé, dans le même
milieu social, jusqu'au gouvernement qui ne comportait aucune personnalité
amazighe, du moins à ce titre.
La presse, quant à
elle, n'avait pas un seul organe en langue amazighe, même les journaux
de collaboration paraissaient uniquement en arabe (El Widad - Saada -
El Houria).
Durant toute la période
coloniale, la France s'était efforcée à donner l'impression
de respecter cette tradition makhzénienne. Et au plus fort de la
crise avec le Palais, et une fois que la décision a été
prise de destituer le Souverain, elle n'avait pas failli à cette
règle, en veillant à ce que le coup de force intervint sous
l'emblème makhzénien (le Corar et la Harka; Abdelhay El
Kettani, chef de la confrérie Kettanie et le Pacha Thami El Glaoui
en étaient les porteurs. Ils se disaient, tous les deux, de descendance
chérifienne).
Le scénario
débuta par la réunion des Qulémas, des Chorfas et
des chefs de confréries religieuses, qui émirent une fatwa,
déclarant le Sultan désormais indigne d'assumer la fonction
d'Imam, et conformément à cette sentence, on réunissait
à Marrakech les pachas, les caïds, les Chioukhs et les notables
qui demandaient sa déposition.
Le colonisateur considérait
que le meilleur moyen d'atteindre ses objectifs, sans trop de frais, résidait
dans la préservation des structures existantes et la récupération
de ceux qui en assuraient le fonctionnement, pour en faire des instruments
au service de ses intérêts. Aussi manifestait-il une hostilité
à toute tentative de bouleversement de ces structures, de crainte
qu'elles n'engendrât l'effet d'un boomerang, qui contrarierait ses
projets. Cette méthode avait pour lui l'avantage d'apaiser les
esprits et de préserver certains intérêts locaux,
qu'il convenait de ménager.
C'était dans
ce contexte et en arguant de la préservation de la tradition que
la France avait maintenu la justice makhzen et le Orf (Azerf, justice
coutumière), pour en faire une arme, destinée à l'assujettissement
et à l'exploitation des masses populaires, à tel point que
la fonction judiciaire était devenue synonyme de corruption, d'injustice
et de collaboration. Ce qui discrédita la magistrature, sous toutes
ses formes, aux yeux des citoyens.
En agissant de la
sorte et en permettant que ces abus fussent commis au nom de la loi et
avec la bénédiction de la puissance "protectrice", la France
avait, non seulement causé le plus grand tort à la justice
marocaine, mais, en outre, détruit une institution plusieurs fois
millénaire qu'était la justice coutumière.
Si un jour il vous
arrive de visiter les montagnes de l'atlas, interrogez les vieilles personnes
que vous rencontrerez sur votre itinéraire sur le Dahir berbère
; elles vous répondront qu' elles n'en ont jamais entendu parler.
Par contre, dès que vous aborderez Azerf, elles répliqueraient
qu'elles s'en rappelaient parfaitement et que leur contrée a, de
tout temps, été administrée par la coutume. Elles
vous donneront moult détails sur les injustices qu'elles ont subies,
durant la période coloniale, ainsi que sur les exactions des Chioukh,
et que l'indépendance a été pour elles une véritable
délivrance.
Il me vient à
l'esprit une histoire qui s'était déroulée en Kabylie,
sous l'occupation française, lorsque la France s'était aperçue
que le code coutumier constituait un facteur de solidarité entre
tribus et que cette solidarité risquait de mettre en danger l'occupation.
Elle tenta de la briser par l'introduction de lois métropolitaines
dans la région et en particulier le code pénal français.
Les populations s'y opposèrent et chaque fois qu'un crime venait
d'être commis dans une tribu et que le prix du sang était
acquitté, la famille armait d'un fusil le meurtrier, l'approvisionnait
et l'envoyait dans la montagne, avant que la gendarmerie française
n'intervint. Le phénomène atteignit une ampleur telle qu'à
la veille de la guerre d'indépendance algérienne, le nombre
de ses maquisards appelés "bandits d'honneur" avait été
estimé à plus de 1.300 personnes, dans les montagnes de
Kabylie et des Aurès. Groupés en formations paramilitaires,
ils n'attendaient qu'un signe, pour entrer en rébellion contre
l'autorité française, sûrs qu'ils étaient du
soutien de la population montagnarde. Beaucoup parmi eux étaient
déjà condamnés à mort par contumace. C'était
eux qui avaient déclenché le soulèvement de novembre
1954, et qui constituèrent le premier noyau de l'armée de
libération algérienne.
Donc, sans la ‘coutume
berbère’ - et sans les "bandits d'honneur", qui la défendirent
- cette armée de libération n'aurait peut-être jamais
existé. Ce qui fit dire un jour à Krim Belkacem, qui faisait
partie des "bandits", lorsqu'un journaliste lui posa la question de savoir
quand il avait rejoint le mouvement de libération national, que
c'est ce dernier qui l'a, en fait, rejoint.
Examinons maintenant
l'allégation des dirigeants politiques qui avaient attaqué
le Dahir. en prétendant que sa promulgation visait a christianiser
et a franciser les Berbères. pour les soustraire à l'autorité
du Souverain. Il est certain que toute loi vise un objectif politique,
à savoir marquer de son empreinte la société marocaine
nous constatons, par ailleurs, les conséquences des lois promulguées
depuis l'indépendance, notamment en matière de planification,
d'arabisation et de création de certaines institutions. Nous pouvons,
par conséquent, émettre un jugement sur la situation, à
posteriori, qu'elles ont engendrée.
En fait, puisque le
texte incriminé a été appliqué durant pratiquement
un quart de siècle, il devrait, normalement, laisser un impact
sur les régions concernées, où l'on devrait trouver
des minorités christianisées et francisées, des églises
et des curés, puisque tel en était l'objectif. En réalité,
on ne trouve rien de cela, tout simplement parce qu' il ne s'agit que
d'un mythe de la pure création des esprits qui en sont les auteurs.
Certes, les missionnaires français avaient entrepris une action
d'évangélisation au Maroc, mais cette action a connu un
échec cuisant, Si l'on excepte la conversion au christianisme du
révérend père Jean Mohammed Abdeljalil, frère
de feu Abderrahman Ben Abdeljalil, ancien membre du comité exécutif
du Parti de l'Istiqlal.
Mais où donc
s'était exercée cette action ? Pas dans les montagnes berbères,
mais plutôt dans les agglomérations urbaines les centres
d'évangélisation n'étaient pas implantés à
Tafraout, a Targua-nTouchka, a Amellagou ou à Tinghîr, mais
plutôt à Casablanca, Rabat, Fès, Meknès, Marrakech,
Salé, Jadida, etc. Il y avait plusieurs centres d'évangélisation
sur lesquels l'église avait axé son action, tout simplement
parce que les conditions s'y prêtaient. La pression sociale y était
moins contraignante que dans les compagnes et la promiscuité y
favorisait le relâchement des mœurs, l'effritement de la société
et la délinquance juvénile. Dans le milieu tribal, au contraire,
la solidarité était forte aussi bien que l'attachement aux
valeurs familiales et religieuses. Tout écart du droit chemin entraîne
le rejet par la tribu, et forcément l'exil. D'ailleurs, une étude
sociologique réalisée à l'époque au Maroc,
avait démontré que la densité des institutions religieuses
(mosquées, medersas et écoles coraniques zaouya) étaient
plus importantes dans les montagnes 'berbères" que dans les villes
et les plaines du Royaume. Cette constatation est probablement valable
pour les autres régions du monde: la montagne à travers
les siècles a été le bastion et le refuge de la religion
et des traditions. C'est dire que le jour où l'islam disparaîtra
des montagnes c'est qu'il aura vraiment déserté le Maroc.
Le second argument
que les tenants de la thèse du "Dahir berbère" agitaient
consistait en la francisation des Amazighs. Une telle éventualité
ne pouvait se concrétiser qu'à une triple condition :
- Tout d'abord, il
fallait que les Amazighs manifestent la volonté d'opter pour
la nationalité française, attitude pour le moins improbable
de la part de ceux qui, à travers l'histoire de leur pays, n'ont
cessé de consentir tous les sacrifices pour défendre leur
foi et leur patrie. Une telle idée ne pouvait effleurer que les
esprits malsains, aveuglés par la haine de tous ceux qui n'étaient
pas de leur espèce.
- Il fallait que
la France envisageât d'accorder aux Marocains la nationalité
française, et d'en faire des citoyens à part entière;
intention fort improbable, si l'on juge par le comportement de la France
dans les colonies où elle avait opposé une fin de non
recevoir aux pétitions pressantes, de certains dirigeants politiques
de ces territoires, qui avait fait de l'obtention de la nationalité
française l'une de leurs revendications essentielles.
- Enfin, nul n'ignore
que chaque citoyen marocain est lié au Monarque, par le serment
d'allégeance, et que tout changement de nationalité était
subordonné à la rupture de ce lien, qui ne pouvait intervenir
que sur décision royale. Et le souverain refusait catégoriquement,
durant la période coloniale, malgré la pression des puissances
étrangères d'accéder à de telles demandes,
qui émanaient, particulièrement, des israélites,
Comment, dans ce cas, des politiciens véreux pouvaient-ils supposer
que le Roi ferait peu cas de plus de la moitié de ses sujets
musulmans et consentirait à leur égard, de gaieté
de cœur, ce qu'il n'a cessé de refuser à ses sujets israélites,
pourtant minoritaires, à moins que ces politiciens ne considèrent
que leur coreligionnaires étaient indignes de cette sollicitude
royale?
Q : Trois décennies
après l'indépendance. on continue toujours à célébrer
le Dahir de 1930. A qui donc profite ce ‘rituel’ ?
R : Cette histoire,
que je qualifierais de bluff, n'est qu'une pure invention de ceux qui
ont manifesté. de tout temps. haine et mépris pour tout
ce qui est Amazigh; comportement relaté dans les écrits
d'Elyoussi, d'EI Ifrani et d'E Kansousi, qui souffrirent de leurs agissements
vexatoires.
Le même mépris
a été exprimé. sans ambages. au début du siècle,
par l'un des représentants de cette élite bourgeoise. Mohamed
Belhassan El Ouazzani.
Répondant à
une critique de l'arabe dialectal faite par un chercheur français
il qualifia la langue amazighe de "dialecte de bergers, de gens naïfs,
et non un dialecte libérateur, employé par des gens policés
par la science, éduqués par l'évolution et marqués
par la civilisation tels que les locuteurs de l'arabe dialectal".
Cette hostilité
était partagée par le colonisateur, qui considérait
les amazighs comme des gens "rustres, dissimulateurs, empressés
de trahir, et il ne peut y avoir de paix avec eux que s'ils sont tenus
par la crainte de l'ennemi" (propos rapportés dans L'histoire
de l'Afrique du Nord, de C.A.Julien).
Cette attitude a été
confirmée par Belmadani Benhayoun, ancien pacha d'Agadir, qui fut
l'un des principaux organisateurs du complot d'Août 1953, contre
le Palais. Dans son livre Coupable de fidélité il
relata ce qui suit : "Lorsque la France a voulu en 1951 exercer
une pression sur le Roi, pour le forcer à signer les réformes,
elle eut recours aux tribus arabes Zaèr, et les fit camper devant
le Palais, les préférant aux tribus berbères Zalan,
jugées peu sûres".
Au même moment,
les tribus des Beni Iznassen, connues pour leur hostilité à
la France, étaient placées sous haute surveillance. Le même
Benhayoun, dans son ouvrage, s'enorgueillit d'avoir été,
avec Bouchaïb Belqorchi et Abderrahman lraâ Malâaïnine,
à la tête de la cellule des huit intrigants, chargés
par la Résidence de France de préparer, dans l'ombre, la
déposition du Roi. Ils étaient considérés
parmi les principaux opposants au Palais, alors que se distinguaient,
parmi les agents d'autorité qui firent face à cette machination,
deux Berbères. le pacha de Sefrou, M'Barek el Bekkaï et le
caïd d'Oulmes, Mahjoubi Aherdan, qui préférèrent
démissionner de leur fonction, plutôt que d'accepter le coup
de force. Ils engagèrent le combat pour le rétablissement
de la légitimité et de l'indépendance du Maroc. Ils
furent, durant la période de leur action, courtisés par
les dirigeants politiques, qui, selon Benhayoun, tombèrent dans
le piège que leur tendit l'occupant, en acceptant d'écarter
provisoirement la question du retour de Mohamed V à son trône,
de désigner provisoirement un Conseil de la couronne, et d'engager,
en priorité, des discussions sur l'avenir des relations franco-marocaines.
Ce stratagème a été déjoué par la vigilance
les masses populaires qui avaient fait du retour du roi à son trône
un préalable à toute discussion.
Pour sa part, Robert
Montagne, considéré comme l'un des idéologues de
la colonisation et taxé de berbèrophilie, avança
dans un de ses livres que l'assujettissement des Berbères aux tribunaux
répressifs français, leur permettra de faire leur apprentissage
démocratique".
Est-ce à dire
que la bourgeoisie citadine pouvait faire cet apprentissage, devant les
tribunaux civils français, auxquels les citoyens étaient
soumis, sans le recours à la répression ?
A ces débuts.
la réaction de l'élite bourgeoise à la promulgation
du Dahir sur les tribunaux coutumiers n'avait guère qu'une audience
bien limitée, ne dépassant pas certains milieux urbains
restreints. L'amplification de l'événement a été
le résultat de l'action du Parti de l'Istiqlal, qui, dès
sa création en 1934, en a fait un acte fondateur en lui consacrant
une large publicité, pour qu'il soit célébré
en tant que grand événement national et en tant que point
de départ de l'histoire contemporaine du Maroc.
A l'arrivée
de ce parti au pouvoir, au lendemain de l'indépendance, il inscrit
cet événement aux programmes scolaires afin qu'il soit enseigné
à tous les niveaux et ancré dans la mémoire des petits
marocains, pour éclipser les épopées de la résistance
nationale contre l'occupant, une résistance dont il fallait minimiser
l'importance. Par conséquent, les jeunes d'aujourd'hui connaissent
beaucoup plus cet événement que leurs parents, qui ont vécu
les événements d'avant l'indépendance.
Un autre objectif
du matraquage et de la mystification vise à faire du Dahir un pêché
originel pour les Amazighs, en les culpabilisant et en leur faisant dédaigner
leurs origines, ce qui les transforme en citoyens soumis et prédisposés
à accepter toute domination. Ils ne pourront se débarrasser
de ce pêché originel qu'en reniant leurs origines et en se
laissant assimiler pour devenir, en fin de compte, les adeptes d'un arabisme
virulent.
Parallèlement,
cette thèse sert la cause d'un pouvoir centralisateur, qui l'utilise,
tel un spectre, pour contrecarrer les revendications démocratiques.
en simposant comme le garant de l'unité nationale face à
la division et à l’anarchie.
Le Dahir est enfin
martelé en toute circonstance par les partis panarabistes totalitaires
pour assurer la propagation de leur idéologie chauviniste et justifier
le refus du droit de cité à l'identité et à
la culture amazighes revendication pourtant plus que légitime.
Q : Votre dernier
mot ?
R : Jusqu’à
présent cette question a surtout été l’objet d'une
littérature complaisante et tendancieuse visant, principalement,
à conforter la thèse des tenants du mythe du Dahir, et il
est grand temps que la vérité partisane cède la place
à la recherche objective qui pourra jeter la lumière sur
le sujet et rétablir la vérité tout court.
Tiré
de la Revue Tifinagh, mars 1998
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