Depuis 1990, les régions touarègues, au Mali et au Niger, connaissent une effervescence sans précédent. La marginalisation et la répression dont sont victimes les Touaregs depuis la création de ces deux pays, ont évolué vers un véritable génocide organisé. Ceci a conduit à la naissance d'une résistance armée qui revendique l'autonomie des régions concernées.
Des négociations menées sous l'impulsion de la France et de l'Algérie ont débouché sur la signature des accords de paix en 1992 au Mali et en 1995 au Niger. Des accords qui prévoyaient "une large décentralisation" des pouvoirs au profit des régions et l'intégration des combattants touaregs dans les armées et les autres corps militaires et paramilitaires.
L'application de ces accords tarde à venir. Les préoccupations sécuritaires prennent le pas sur les véritables problèmes politiques de fond. Une attitude qui risque fort de compromettre l'avenir, surtout dans le contexte économique et institutionnel que connaissent ces deux pays aujourd'hui.
Le peuple touareg habite le Sahara central et une partie du Sahel. Les frontières politiques actuelles, héritées de la colonisation, ont artificiellement découpé le territoire touareg en plusieurs parties intégrées à cinq pays : l'Algérie, le Niger, le Mali, la Libye et le Burkina-Faso. En l'absence de statistiques fiables, on estime les Touaregs à 3,5 millions dont 85 % au Mali et au Niger. Dans ces deux pays, composés d'une dizaine d'ethnies chacun, les Touaregs représentent respectivement 10% et 20% de la population globale.
Les Touaregs se définissent par une communauté culturelle qui noue ses liens identitaires autour d'une langue, et sur la base d'une organisation familiale, sociale et politique. Durant des siècles, le pays touareg a été organisé en confédérations. Ces confédérations avaient chacune un chef, nommé amenokal. Il avait à charge la protection de tribus et gérait les conflits entre elles (les zones de pâturage, le contrôle du commerce caravanier, etc.) Chaque confédération était composée de plusieurs tribus et, en général, subdivisée en plusieurs castes. Actuellement, cette organisation en castes tend à disparaître au profit d'une structure sociale moins rigide où la seule référence est l'identité touarègue (temoust).
Depuis le morcellement de leur espace traditionnel, les Touaregs ont été marginalisés et opprimés dans la plupart des pays où ils se sont retrouvés. Traités comme des citoyens de seconde zone, ils ont fini par prendre les armes pour attirer l'attention de la communauté internationale sur leur sort. Cette résistance armée a servi de prétexte aux états malien et nigérien pour se livrer à des massacres massifs de populations civiles. Certaines sources estiment à plus de dix mille le nombre de civils touaregs tués par les armées de ces deux pays entre 1990 et 1996.
Très tôt cette question a été contrôlée par la France et l'Algérie qui craignaient un "embrasement" de la région et surtout l'internationalisation du problème. Les accords de paix censés mettre fin à ce conflit, ont été largement inspirés par ces deux pays. Ces accords prévoient un statut particulier pour les régions touarègues du Nord du Niger et du Mali. Une autonomie qui permettrait aux Touaregs de "se sentir enfin chez eux dans leur espace traditionnel".
La pacification en cours dans le Nord du Mali et du Niger a également pour seul objectif l'enterrement pur et simple de ce dossier. Depuis les premiers massacres de civils touaregs par l'armée nigérienne, force est de constater que le peuple touareg demeure terriblement seul face à l'injustice. Oublié par le droit international, ignoré par une communauté internationale aux attentions trop sélectives, il ne lui reste plus qu'à choisir entre une résignation qui lui serait fatale, et la poursuite d'un combat que beaucoup, par opportunisme ou par "réalisme", estiment suicidaire. Les grandes organisations de défense des droits de l'homme restent également silencieuses sur ce problème ; ce qui pose d'ailleurs la question de leur indépendance vis-à-vis des impératifs politiques de certains États.
Ce silence scandaleux de la communauté internationale trouve son explication en partie dans les carences du mouvement touareg lui-même, qui est encore incapable de s'affirmer et de faire entendre sa voix. Les différents pacificateurs, ayant compris cette faiblesse, ont vite fait d'étouffer la question, éloignant ainsi les perspectives de son internationalisation ; et par-là même l'idée d'une commission d'enquête internationale, seule capable de déterminer les responsabilités nationales et internationales dans ces massacres.
Sur le plan politique, le Mouvement touareg souffre toujours de la faiblesse de son niveau d'organisation. Aussi bien au Mali qu'au Niger, la politique de l'appât a fonctionné à cause notamment de la situation de misère morale et matérielle dans laquelle se trouve l'ensemble du monde touareg. Ceci a facilité le travail des différents manipulateurs et diviseurs qui ont eu raison des organisations politico-militaires. Ces dernières ont été neutralisées par une récupération systématique de leurs dirigeants qui ont été, pour certains, utilisés contre la Cause qu'ils étaient censés défendre. Les accords de paix signés entre les mouvements touaregs et les deux États ont été visiblement enterrés par ces derniers qui les ont réduits à l'intégration d'une partie des combattants dans les armées gouvernementales. La participation effective des Touaregs à la vie politique et économique des deux pays reste encore insignifiante.
Pour être durable, la paix doit d'abord être juste ; c'est-à-dire prendre en compte l'ensemble des intérêts y compris des plus faibles. Or dans cette question touarègue, le droit reste le plus grand absent. L'impunité des criminels est garantie par la volonté de la France, notamment, d'éteindre au plus vite ce foyer de tension qui risque, pense-t-elle, de menacer ses intérêts et son influence dans la région.
Le retard pris dans l'application des accords de paix signés en avril 1995, entre l'État nigérien et les organisations politico-militaires touarègues, a fini par provoquer la reprise des hostilités en septembre et octobre 1997. Comme à leur habitude, les militaires, incapables de faire face aux combattants touaregs, se sont retournés contre les populations civiles.
Le cantonnement et le désarmement des combattants touaregs se sont passés sans problèmes majeurs. Leur intégration dans l'armée et les corps paramilitaires avait donné lieu à d'interminables discussions sur le nombre et les grades des combattants touaregs que l'armée était disposée à accepter dans ses rangs. Cette question n'est d'ailleurs pas réglée à ce jour. Les "unités à statut militaire particulier" devraient également être opérationnelles sous peu et devront sécuriser les régions touarègues. Le retour des réfugiés, venant essentiellement d'Algérie, s'est déroulé de l'avis général dans de moins mauvaises conditions que par le passé.
Au Mali, l'accord signé le 11 janvier 1992 entre l'État et les mouvements touaregs est tombé dans les oubliettes. Plus personne ne fait référence au "Pacte national" alors que les problèmes qu'il est censé résoudre restent entiers. La dissolution étrangement prématurée des mouvements, l'absence d'une politique de développement claire et cohérente dans le Nord et l'absence de toute référence à cette question dans le débat politique, illustrent, si besoin est, l'absence de toute volonté politique de s'attaquer aux problèmes de cette région du pays.
L'intégration d'une partie des combattants touaregs dans l'armée et les corps paramilitaires répondait essentiellement à un souci sécuritaire des autorités maliennes et des pays médiateurs. L'armée a enregistré ces derniers temps la désertion de plusieurs dizaines de ces intégrés qui ont pour la plus part quitté le pays. La non-application du "Pacte national" et les conditions de vie générales des combattants et de leurs familles seraient à l'origine de ces désertions.
Sur la question des droits de l'homme, le Mali bénéficie d'une extraordinaire propagande internationale orchestrée par certains milieux français qui vont jusqu'à présenter ce pays comme "un exemple de démocratie". Le massacre de milliers de Touaregs par l'État malien ces dernières années, ne suffit manifestement pas à mettre ce pays au ban de la communauté internationale comme le sont d'autres pour des violations "moindres" des droits de l'homme.
La crise que connaissent les régions du Nord du Mali et du Niger aujourd'hui résulte non seulement du caractère artificiel des frontières héritées de la colonisation, mais surtout de la politique désastreuse menée dans ces pays depuis les indépendances et qui a toujours refusé de considérer les Touaregs comme des citoyens à part entière.
Les pouvoirs claniques qui se sont succédé dans ces pays depuis les indépendances ont tous eu une coloration ethnique. Les responsables politiques ne se sont jamais soucié d'un quelconque intérêt général pour s'atteler à construire une unité basée sur les réalités locales. Ces pays sont encore à construire, et seule la volonté des différentes communautés qui les forment peut assurer leur viabilité. En attendant, ils continuent à être sous la tutelle internationale de la France qui les maintient sous "perfusion économique".
Aujourd'hui, dans un contexte international difficile, le peuple touareg s'interroge sur son devenir. Il est à la recherche d'une solution qui lui permette de surmonter les mutations de la société et de retrouver sa dignité. Le peuple touareg revendique le droit de vivre sur son propre territoire et de gérer son propre développement.
Abdoulahi ATTAYOUB
Temoust